Rares sont les lieux-dits en Charente-Maritime évoquant les grandes épidémies du Moyen âge. La Maladrerie d’Angoulins est de ceux-ci. Ces établissements, à l’écart des villageois, sont apparus au Moyen Âge. Toutefois, celle d’Angoulins n’est pas documentée, nous n’avons presque rien sur ce lieu d’hospitalité. Juste une mention dans un document du XVe siècle relatif aux possessions de la baronnie de Châtelaillon, et des sépultures découvertes.
De ce fait, seul son nom en garde le souvenir… Bien avant, nos ancêtres gaulois occupaient les lieux, présence attestée par des sondages archéologiques. Concernant ses habitants, un acte notarié de 1780 apporte des informations précieuses. Il permet de reconstituer la lignée de ses propriétaires. Leurs descendants y sont toujours installés.

La répartition des maladreries en France
Il existe un peu moins de 400 lieux-dits en France portant le nom de « La Maladrerie ». La plupart sont concentrés dans un quart nord-est du territoire, comme on peut le voir sur cette carte. Cette partie de notre pays était bien plus urbanisée qu’ici. Ce carrefour d’échanges commerciaux favorisait la propagation des maladies, et la création d’établissements financés par les riches marchands et la noblesse locale.

En 1179, le Concile de Latran III ordonne que chaque communauté de lépreux ait son propre lieu de culte et son cimetière, ce qui a multiplié les petites structures autonomes, comme Angoulins. En 1226, le testament de Louis VIII révèle l’existence de 2 000 léproseries dans le royaume de France, souvent dirigées par des moines Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem.
En Charente-Maritime, quelques établissements de soins ont laissé leur souvenir dans la toponymie, comme au nord-ouest de La Flotte en Ré, à Tonnay-Boutonne et à Jonzac, où un quartier au sud de cette tranquille sous-préfecture porte ce nom.

Pas loin de Saint-Savinien, à Bords, quelques maisons évoquent la présence au Moyen Âge d’une léproserie : L’Hôpiteau, au bord de la Charente. Ce site tient son nom d’une commanderie de Templiers fondée par Aliénor d’Aquitaine qui assurait l’accueil et les soins des voyageurs, notamment des pèlerins en direction de Saint-Jacques de Compostelle. D’après le grand spécialiste des Templiers, l’historien rochelais Jean-Claude Bonnin, la Maladrerie d’Angoulins n’est pas templière.
Situation de la maladrerie d’Angoulins
Plusieurs cartes anciennes indiquent la position de cette maison. Il ne faut pas négliger son importance, même si l’on peut penser qu’elle était fort modeste, comme on a pu le constater à Jonzac.

La carte la plus ancienne et la plus précise connue d’Angoulins est celle de l’ingénieur rochelais, le sieur de La Favolière. Le point situé sur le chemin entre Saint-Jean-des-Sables et La Jarne est La Maladrerie. La carte manque de précision ici, mais ce chemin allait bien vers La Jarne. Celle-ci était surtout destinée aux navigateurs (remarquer les profondeurs d’eau en toises de l’océan).
Cette situation, au carrefour du bourg d’Angoulins, de la chapelle aujourd’hui disparue de Saint-Jean et l’abbaye de Sécheboue n’a rien, me semble-t-il, de fortuit. En effet, d’après Jean-Claude Bonnin, la Maladrerie est citée dans le Censif de Châtelaillon datant des années 1459-1472. Il est fort vraisemblable qu’elle soit une dépendance de l’abbaye, l’infirmerie des malades qu’il fallait tenir éloignés.
Le cens était un impôt dû au seigneur. Le censif est donc un document, un inventaire répertoriant ses propriétés soumises au paiement du cens. Au XVe siècle, Châtelaillon était encore une puissante baronnie bientôt supplantée par La Rochelle.
La Commanderie de Sécheboue
En 1851, le chanoine Joseph-Louis Lacurie (1799-1878), éminent historien de Saintes, écrit qu’il existait autrefois, sur le bord de la mer, la commanderie de Sécheboue, appartenant à l’ordre de Malte, le prieuré de Saint-Jean-du-Sable, prioratus Sancti Johannis de Sabulo, annexé à la pitancerie de l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély et le prieuré de l’Isleau, Beata Maria de Lilleto, dépendant du chapitre de Tulle.
La pitancerie est un revenu affecté à l’alimentation des moines ou des religieuses.
Il fait peu de doute que la Maladrerie dépendait de cette commanderie et du prieuré de Saint-Jean-du-Sable. L’Ordre de Malte est un ordre militaire, dit des Hospitaliers, créé en 1080 quelques années avant les premières croisades. Noter que l’abbaye royale de Saint-Jean-d’Angély doit sa fondation à Pépin 1er d’Aquitaine après l’arrivée légendaire de la tête de Saint-Jean-Baptiste sur la plage de Saint-Jean-des-Sables en 817.
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Étonnamment, la Maladrerie d’Angoulins ne figure pas sur la carte levée en 1703 par Claude Masse, géographe du Roi Louis XIV. Celle de Paul-Thomas Bartholomé, en 1782, la mentionne avec une petite faute d’orthographe. Il est courant, en effet, de lire Maladerie, parfois Maladrie, au lieu de Maladrerie sur d’autres cartes ou divers actes.

Les grandes pestes du Moyen âge
La grande peste noire de 1346 est la première, la plus violente et la mieux documentée des grandes épidémies du Moyen âge. Elle arrive en Aquitaine dès 1348, pendant la guerre de Cent Ans, et attendra bientôt l’Angleterre. Il existe une incertitude concernant la propagation sur La Rochelle, mais son exposition au commerce maritime facilite la contagion et les retours de l’épidémie au cours de ce siècle. Autour de La Rochelle, la peste frappe surtout en 1554, puis de 1585 à 1604.
Pour La Rochelle, les archives et compilations rochelaises signalent des flambées bien documentées à l’époque moderne. En 1554, l’historien Amos Barbot estime à plus de 2 000 les morts de la cité. Des mesures sont prises par les autorités pour endiguer la maladie. En 1604, une vague importée de Niort entraîne jusqu’à 200 décès par mois et s’étend aux faubourgs et bourgs voisins. Et, peut-être à Angoulins…
Que peut-on dire alors de la Maladrerie d’Angoulins ?
L’absence d’écrits historiques amène à échafauder des hypothèses. Il est probable que la maladrerie d’Angoulins ait été ouverte à l’arrivée de la grande peste de 1348. Nous sommes en pleine guerre de Cent Ans. L’histoire de l’établissement de Jonzac permet d’en savoir plus.
Une maladrerie n’est pas un établissement religieux. Il s’agit avant tout pour le seigneur local de mettre à disposition une maison afin de tenir à l’écart les malades, de sorte que la contagion soit contenue. En effet, qui s’occupera des cultures si la maladie est la plus forte, et emporte tous les travailleurs de la terre ?
Ce n’est pas aussi une colonie de vacances pour les plus valides. Quelques pièces de terre sont mises à disposition autour de la maison pour subvenir aux besoins élémentaires. À Jonzac, lorsqu’un malade mourait, les vivants devaient payer en compensation du gîte l’équivalent d’un cheval au seigneur.
La religion est toutefois présente, mais il est hors de question de fréquenter l’église d’Angoulins. La petite chapelle de Saint-Jean-des-Sables a peut-être alors été fréquentée par les lépreux. Il est probable que la Maladrerie ait eu la sienne propre. Une certitude, la présence d’un cimetière : en 1977, lors de la construction d’une maison, d’anciennes sépultures, assez nombreuses, ont été excavées par le terrassier. Ces découvertes montrent un cimetière à la surface importante.

Les sondages archéologiques
Ils ont été réalisés en 2020, à 100 mètres de La Maladrerie. La moitié d’entre eux ont révélé des lobes de fosses d’extraction de marne datées du Moyen Âge. Celle-ci semble avoir été utilisée comme matériau de construction.
La découverte de vestiges de la période gauloise a permis d’identifier des aménagements appartenant à plusieurs bâtiments édifiés sur des poteaux porteurs. L’un d’eux présente un solin de pierre sèche, le préservant ainsi de l’humidité du sol . D’après l’archéologue, ces bâtiments seraient contemporains des ateliers de saunier protohistoriques repérés au Bas Rillon et aux Ormeaux, évoqués dans mon article sur le sel et l’huître.
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La Maladrerie est devenue une modeste exploitation agricole
Des cartes les plus anciennes et les plus précises, celles de Bartholomé et du cadastre de 1811, nous montrent deux maisons accolées et une dépendance au fond du quéreux. La Maladrerie est, depuis la fin des épidémies au XVIe siècle, une petite ferme.

La maison, notamment la partie longeant la route, est, d’après ses habitants, l’emplacement de l’ancienne maladrerie. En 1826, elle est composée de trois chambres basses, de deux masures et d’un quéreux. Plutôt modeste !
Une chambre basse ou haute fait partie du langage notarial courant : il désigne en fait une pièce de vie, pouvant servir de logement.
L’ensemble subit des changements notables à partir de 1854, lorsque ses propriétaires le divisent en trois lots pour leurs enfants. En 1867, ces aménagements sont visibles : la maison s’est agrandie, elle a gagné un étage du côté intérieur (côté chemin, c’est toujours un rez-de-chaussée), et de nouvelles dépendances sont sorties de terre. Le tout agrémenté d’un chai, d’une écurie, de toit à animaux, et d’un fournil que les propriétaires actuels ont bien connu.

Depuis 1780, l’histoire de La Maladrerie est celle d’une lignée familiale
Le premier acte notarié connu concernant cette maison est la vente par Jacques Saulnier, un mineur émancipé par lettre du Prince. Il a 22 ans en 1780, et habite le village de La Fondelay, du côté de Thairé. Son curateur est son oncle de Châtelaillon, Simon Saulnier, laboureur à bras.
Être émancipé par « lettre du Prince » est une procédure juridique exceptionnelle propre à l’Ancien Régime. C’est une forme de majorité anticipée accordée directement par le pouvoir souverain (le Roi). Sous l’Ancien Régime, l’autorité du père est quasi absolue et ne s’arrête pas nécessairement à un âge fixe (souvent 25 ans pour la majorité civile). L’émancipation permettait de briser ce lien juridique avant l’heure : le mineur cessait d’être sous la tutelle ou l’autorité de ses parents, possiblement parce qu’ils sont décédés.
Cette vente a pour objectif de regrouper en une seule propriété La Maladrerie. Le jeune Jacques a hérité de sa mère, Jeanne, du quart de la maison. Il s’engage à le céder à son oncle et sa tante, Pierre et Françoise Talon. Le couple y demeure déjà. Jeanne, décédée à 36 ans, avait hérité de ses parents, Pierre Talon et Marguerite André. Ce n’est pas tout : il hérite aussi d’un tiers du quart de feu Marie Anne Talon, son autre tante, la sœur de Jeanne. Tout le monde suit ? Le but est évident : il s’agit de sortir d’une indivision au profit d’une seule famille.
C’est chose faite, car, au décès de Pierre et Françoise (lui en 1781, elle entre 1791 et 1800), leur fille, Catherine, hérite de La Maladrerie. Elle est mariée depuis 1791 à Louis Bouineau. Trois enfants naissent de cette union, Gabrielle, Jacques et Élisabeth. Ils hériteront après le décès de Catherine en 1806, et de Louis en 1823.
En 1816, Gabrielle épouse Louis Laplaine. Sa sœur Élisabeth, René Fillonneau, en 1828. Ce dernier couple aura trois garçons : Pierre (1829), René (1831) et Joseph (1839).
Les familles Fillonneau et Laplaine cohabitent
Le 23 avril 1826, la fratrie Bouineau sort de son indivision. Ils se partagent les 14 articles issus de la succession, maisons, champs et vignes. Chacun s’approprie une des trois chambres basses, les pièces de vie, comme on l’a vu plus haut, de l’unique maison en L. Le quéreux et le jardin sont scindés de façon à agrémenter chaque petit logement d’un extérieur. Des parcelles de terre font aussi l’objet d’un partage très précis. Ces découpes se constatent en comparant les cadastres de 1811 et de 1867. La convention de partage précise que des bornes limitatives seront placées rapidement. Très utiles, vu le partage ! Jacques hérite aussi d’une petite maison avec jardin à Saint-Jean-des-Sables.

Février 1834, Jacques meurt à La Maladrerie, âgé de 34 ans. Sa veuve, Marie Anne Giraud, se remarie en 1842, et le nouveau couple habite Saint-Jean-des-Sables, dans une maison qui n’est pas celle que son feu mari avait hérité. En effet, Élisabeth, sa sœur, récupère sa part, La Maladrerie, mais aussi la petite maison de Saint-Jean.
En 1851, le recensement montre que Gabrielle et Élisabeth, les deux frangines, sont maintenant bien installées. Ces deux familles d’agriculteurs sont huit, dont Joseph, le petit dernier âgé de 12 ans, berger de la ferme.
1866 marque le partage de la maison par Élisabeth Bouineau Fillonneau avec ses trois fils. La description montre que la maison a été surélevée, comme on peut le voir sur la photo précédente. Pierre, l’aîné des garçons, n’a que des champs, vignes et marais ; René récupère la maison de Saint-Jean-des-Sables ; La Maladrerie échoit à Joseph, le plus jeune, mais ses parents se réservent l’usufruit partiel du produit des cultures et d’un petit logement dans la maison jusqu’à leur décès (lui en 1869, elle en 1889).
En 1880, Joseph vend la maison
Rappel : la partie basse bordant le chemin appartient depuis le partage à Gabrielle Bouineau Laplaine. Elle n’est pas concernée par les ventes à venir.
Cette année marque une rupture — partielle et provisoire — dans cette longue période de possession par cette lignée familiale. En effet, le 28 février, Joseph Fillonneau, avec l’aval de sa mère usufruitière bientôt octogénaire, signe l’acte de cession de sa maison.
Les nouveaux propriétaires sont un couple de Rompsay, Étienne Moulin et Angélique Guay. Une convention est signée avec les acquéreurs : le droit de logement d’Élisabeth est préservé. Elle y restera jusqu’à son décès en janvier 1889. En 1881, le couple achète à la famille quelques terres autour.
Un an plus tard, en mai 1882, Étienne Moulin meurt, sans descendance. En septembre 1890, sa veuve, Angélique, rédige son testament au profit de son neveu par alliance, Dominique Ouvrard, incluant ses quatre enfants (leur mère est morte en août). Par la même occasion, elle lègue 450 francs à chacun de quatre autres neveux et nièces. Généreuse, mais…
Novembre 1891, Angélique décède. Dominique ne peut pas s’acquitter de l’argent promis aux neveux, la vente aux enchères est donc inévitable. Elle se déroule en août 1892. La mise à prix est fixée à 1 200 francs. L’unique enchérisseur est — étonnamment — Dominique : il l’emporte pour 20 francs de plus. Il n’y a pas foule au portillon… mais, cela tombe bien, il n’agit pas pour lui : il a été spécialement mandaté par une marchande de La Rochelle, Louise Joseph. Elle devient la nouvelle propriétaire. La maison et les terres sont louées, mais pas de façon continue. Au recensement de 1911, il y a deux locataires, l’un est cultivateur, l’autre est journalier chez Angibaud à La Rochelle, une usine d’engrais de poisson.
Aux recensements de 1901, il n’y avait pas de locataires. Seule la maison basse est occupée par la famille Laplaine. Ils y sont sept ! En 1906, elle quitte La Maladrerie pour occuper la maison de l’écluse à Saint-Jean-des-Sables. Cette activité complémentaire assure un modeste revenu au foyer.
Le 7 octobre 1918, Louise Joseph meurt à La Rochelle. Un an plus tard, ses nombreux héritiers vendent la maison à Eulalie et Gabriel Maquin, une sœur, veuve, et son jeune frère célibataire. Ils habitent Les Sables-d’Olonne, elle est sans profession, lui est militaire, mais ils ne sont pas là par hasard : leur frère Édouard habite Angoulins, où il s’est marié avec Mélanie Peltier en 1900. Le père, Pierre, également veuf depuis l’année de ce mariage, est retraité des Douanes, et habite La Rochelle.
1923, retour de la maison dans le patrimoine des Laplaine
En 1921, la maison n’est pas habitée, mais les terres sont toujours en fermage. Le 10 août 1923, chez Maître Chevalier, la fratrie Maquin signe l’acte du retour de la maison dans la famille. Henri Laplaine, l’arrière-petit-fils de Catherine Talon, évoquée au début de cette chronologie, et son épouse, Alphonsine Drouillon, rachètent pour 10 000 francs La Maladrerie et huit parcelles de terre. L’instant est solennel, les vendeurs acceptant un paiement différé, 5 000 francs à la signature, le solde payable en cinq années.
Henri et Alphonsine s’acquitteront de leur dette dès mars 1924. Plutôt rapide ! Depuis lors, La Maladrerie, dans son ensemble, est toujours restée dans la famille. Par les successions et les donations, les maisons existantes ont été partagées. D’autres ont été construites, et toutes sont habitées par les petits-enfants et arrière-petits-enfants d’Henri et Alphonsine. Le morcellement constaté plus haut n’en est que plus important. Seule une maison, vers le fond du quéreux, n’est plus dans la famille.
Une étape supplémentaire a été franchie en 2024. Sept nouveaux logements ont agrandi ce lieu-dit, témoin de la grande Histoire d’Angoulins.
Documentation
Mes remerciements à la famille Roy, ils m’ont ouvert leurs portes et confié les documents utiles à l’histoire.
Topomine : base de données de la toponymie française
Joseph-Louis Lacurie, société française pour la conservation et la description des monuments historiques, page 35. Paris 1853 – BnF
La Maladrerie de Jonzac, Nicole Bertin infos, 2019
Pierre Giraud, « Angoulins – La Maladrerie », notice archéologique, ADLFI Archéologie de la France.
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