En février 2023, j’avais évoqué l’histoire de la fabrique d’Auguste Moinard, petite usine de produits ménagers située rue Saint-Gilles, à l’emplacement actuel de la poste et du centre social Angoul’Loisirs.
Elle a fermé ses portes en 1955. Ses vieux bâtiments sont alors rachetés par deux frères, Yvon et Roger Becquet. Ils y installent une production innovante d’objets en plastique. Les locaux devenus trop exigus, l’entreprise déménagera à Aigrefeuille en 1968, puis à Surgères en 2012. Depuis presque 70 ans, son cœur de métier n’a pas changé.
Cette publication, qui raconte toute l’histoire de la période Angoulinoise, est la dernière de ma série des petites industries.
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Certaines de mes publications seraient dénuées de consistance si je n’avais pas pu recueillir le témoignage des personnes liées à l’histoire d’Angoulins.
Après une longue attente indépendante de sa volonté, j’ai pu rencontrer Christian, le fils d’Yvon Becquet. Il habite La Rochelle. Il a pu rassembler ses souvenirs pour vous proposer ces quelques lignes. Je l’en remercie chaleureusement.
Note importante : cette usine n’appartient plus à la famille Becquet depuis le début de ce siècle.

Yvon et Roger Becquet
Ces deux frères sont originaires de Bègles, aux portes de Bordeaux. Yvon voit le jour le 17 juillet 1915. Son frère Roger naît six ans plus tard, le 3 décembre 1921, rue Gambetta, où ses parents, Etienne Becquet et Berthe Habérard, tiennent une petite entreprise de ferblanterie.

En février 1927, Etienne, de santé précaire, meurt. Il avait 33 ans. Berthe se lance alors dans le commerce de vêtements. Ses deux garçons vont l’aider dans cette activité lorsque l’âge de travailler arrive. À 15 ans, Yvon commence à conduire le véhicule qui leur permet d’être présents sur les marchés locaux. Les ventes sont principalement des vêtements de travail, le traditionnel « bleu » est leur produit vedette. L’apprentissage maternel va conditionner toute leur vie d’entrepreneur.
La guerre déclenchée, Berthe réussit à sortir son fils aîné d’un camp de prisonniers. D’après Christian, son père et son oncle furent démobilisés pour venir en soutien de leur mère.
Les magasins Rovon
Les deux frères ouvrent un premier magasin à Bordeaux, à l’enseigne ROVON. RO comme Roger et VON comme Yvon. La boutique vend des vêtements pour toute la famille, femme, homme et enfant. Peu après, Yvon s’installe à La Rochelle et demande à son frère de le rejoindre pour « faire du business ». Un second magasin Rovon voit le jour au numéro 71 de la rue des Merciers, à quelques mètres de la place du marché.
L’accroche du magasin était : Chez Rovon, que des affaires !
Les deux familles habitent des appartements au-dessus du magasin. Des enfants sont nés dans les années 1940. Deux garçons pour Yvon, dont Christian, une fille et un garçon pour Roger. Tous sont très proches, ils grandissent ensemble et seront étroitement associés aux affaires familiales. En 1951, Yvon se remarie. Un garçon nait de cette union. Il dirige encore aujourd’hui une société à Rochefort. Entreprendre est une seconde nature chez les Becquet !
Rovon de La Rochelle devient une affaire prospère dont la gestion est confiée aux deux belles-sœurs. Une belle vitrine est essentielle pour attirer le client. Encore faut-il que la présentation des vêtements sur des mannequins soit impeccable. Une idée germe alors dans la tête des deux frangins : et si nous lancions une fabrication de présentoirs de vêtements pour vitrine ? Le projet est validé. Nous sommes en 1955, ils se mettent à la recherche du bâtiment qui va abriter cette production.
La création de l’usine d’Angoulins
Cette quête s’arrête à Angoulins. Les bâtiments de l’ancienne fabrique de savons d’Auguste Moinard sont en vente, Yvon et Roger s’en portent acquéreurs. La Chambre de commerce de La Rochelle enregistre officiellement l’existence de cette nouvelle entreprise le 12 décembre 1956.
Ce bâtiment très ancien, avec sa cour carrée, est une ancienne seigneurie appelée la maison des Tourettes. Je pense que ce terme a subi une mauvaise lecture par l’administration, peut-être à cause du cadastre de 1811. Il s’ensuit une déformation parvenue jusqu’à nous : Toucharé.
Une autre bavure avait rebaptisé le chemin du Chay en chemin de Nany. Pour les curieux, celle-ci se voit sur le cadastre de 1948 (sous le nom ‘douane’). Elle sera corrigée en 1966.
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Cette nouvelle usine est promise à un bel avenir. Depuis la fin de la guerre, les besoins en nouveaux matériaux sont considérables, car le bois et le métal sont rares et couteux. La décennie 1950 a vu l’émergence de nouveaux types de plastiques, comme le polyéthylène et le PVC. Cette période connaît une forte croissance, de nombreuses usines voient le jour un peu partout en France. Celle d’Angoulins s’inscrit bien dans cette économie florissante.
Un binôme aux commandes
Les deux frères se partagent les rôles : Yvon, devient PDG de l’entreprise. À lui de chapeauter la gestion et le commercial, car il va falloir trouver les clients. Roger pilote la production. Il passe tout son temps à Angoulins pour assurer la bonne marche de l’entreprise.
Un nouveau nom, la SOGEMAP
En 1961, la société se dote d’un nom plus accrocheur : la SOGEMAP, SOciété de GÉrance de fonds de commerce d’usines pour la transformation de MAtières Plastiques.

Deux « pointures » à la production
La fabrication d’objets en plastique ne s’improvise pas. Roger s’entoure dès le départ de deux techniciens hors pair dont les compétences vont être utiles à la croissance de la SOGEMAP.
Le premier est Jean Lecigne. Originaire de Vouhé dans les Deux-Sèvres, cet Angoulinois d’une trentaine d’années est à la base prothésiste dentaire. Son expérience est très précieuse pour la confection des moules servants à la fabrication des pièces de plastique. Un atelier lui est réservé, à droite, en entrant dans la cour de l’usine.
Le second s’appelle Gustave Papin, dit Tatave. Ce vendéen, âgé de 35 ans, est un petit génie de la mécanique. Au début de sa carrière professionnelle, il est ajusteur tourneur. Avant son embauche à la SOGEMAP, Gustave était employé aux chantiers navals Delmas à La Pallice. Ses compétences embrassent la soudure, la mécanique et l’électricité. Le profil idéal pour piloter des machines de plasturgie. À tel point qu’il crée un robot pour automatiser le processus de production.
Pour la petite histoire, à sa retraite en 1982, Gustave construit trois avions dans le garage de sa maison de la rue de la Mer à Angoulins. Les deux premiers sont le Colomban Cri Cri, plus petit bimoteur du monde. En parallèle, il obtient son brevet de pilote. Son gendre, aussi pilote, assure les premiers essais. Un des deux avions sera revendu à un dentiste de Pont l’Abbé d’Arnoult. Le troisième est un Pottier 180 bi-place.

Il faut gagner des m²
À partir de 1960, les enfants des deux frères commencent leur apprentissage au sein de l’usine. Avant d’y faire leur entrée, ils occupaient leurs jeudis à casser les anciens bacs bétonnés servant à fabriquer la lessive Moinard. Il faut imaginer ses drôles en train de s’acharner sur ces éviers au marteau et à la masse… Ce travail permet de gagner des précieux mètres carrés. Des marteaux-piqueurs viendront à bout de cette corvée.
Après cette dure entrée en matière, tous s’imprègnent de la gestion de l’usine. Rien n’est négligé, la comptabilité, l’administratif et la production. Le commercial prend de l’ampleur, il est chapeauté, à partir de 1964, par Michel Guicherd, le gendre de Roger.
Michel Guicherd (1943-2014) est passionné par les voitures de course, rallyes et 24 heures. Il participe à quelques épreuves régionales et nationales. Un garage, annexe de l’usine, sert à assouvir cette passion.
Les techniques de production
La maison des Tourettes a perdu de sa noblesse, elle n’est pas en très bon état. Malgré tout, cette nouvelle équipe installe rapidement les premières machines. Celle pour le thermoformage est de la marque allemande Plastiplast. Cette technique est la première utilisée. Vient ensuite une production par injection à l’aide de nouvelles machines.
Le thermoformage
Cette machine permet de façonner la matière première, livrée en feuilles de plastique. Elles sont chargées dans la « bête ». Chauffées et ramollies, une aspiration par le vide les force à prendre la forme du moule. Une fois refroidie, la pièce est découpée et débardée pour obtenir le produit final.
Cette image illustre une machine de thermoformage Plastiplast, modèle 1994. Imposante, elle occupait beaucoup de place dans des locaux exigus.

L’injection
Vers 1961, la technologie évolue. En parallèle au thermoformage, la SOGEMAP s’équipe d’une machine à injecter le plastique. Le principe en est proche. La matière première est cette fois-ci sous forme de granulés. Elle est chauffée pour la rendre liquide. Le vide d’air est remplacé par l’injection à haute pression de ce plastique liquide prenant la forme du moule. La grande différence est une productivité accrue.
Les différentes productions
Voici une liste des fabrications sorties de la SOGEMAP. Il n’y a pas d’ordre chronologique, certaines ont peut-être été oubliées. Celles-ci n’ont pas été aussi variées, car les locaux étaient petits. Au plus fort de l’activité, de 30 à 40 personnes ont travaillé à Angoulins.
Les présentoirs de vêtement
Il s’agit de la première production de l’usine. Une seule feuille est nécessaire, le moule ayant la forme d’un buste.
Les casques à cheveux Scovill
L’usine produit les pièces en plastique de ces casques de séchage. Elles sont ensuite acheminées et montées dans l’usine belge de cette marque américaine.

Les organiseurs de tiroirs de cuisine
Les clients de cette production comptent parmi les plus importants du portefeuille commercial de la SOGEMAP. Au départ, la technique utilisée pour la fabrication de ces « organiseurs » de couverts est le thermoformage. Vient l’injection qui permet de gagner en volume produit. On les retrouve dans les meubles de marques comme Mobalpa (créée en 1942), Schmitt (1959) et bien d’autres un peu partout en France.
Les huches à pain
Dans le même esprit, une fabrication de huches à pain à poser sur la porte du meuble de cuisine est lancée.
Les coques de chaise
En 1963, l’usine se spécialise dans la production de coques de chaise, sans les pieds. Ces sièges, de conception simple, peu coûteux, équipent les particuliers et les entreprises.
Les coques pouvaient être pleines, ajourées d’un trou dans le dossier ou à croisillons. Elles sont vendues dans toute la France, mais également en Allemagne à des partenaires qui assemblent les pieds.
Une nouvelle gamme voit le jour, cette fois-ci complète. Les pieds étaient alors fournis par l’entreprise Rodet dans la Drôme.
Avant de quitter Angoulins, la SOGEMAP crée une marque (éphémère) de chaises : DANK-U, merci en néerlandais. On peut y voir aussi un rigolo jeu de mot à prendre au second degré.
Une gamme suivra, elle portera des noms de monnaie : DANK-U devient kopeck, d’autres références peso, escudo ou penny… L’euro n’est pas encore passé par là !
L’actuelle SOGEMAP a étendu cette production aux sièges de gradin. Elle existe toujours et est visible ici.

Les embouts pour pied de chaise
Ces produits sont un best-seller des ventes de la SOGEMAP. Deux types d’embouts sont fabriqués par injection : les enveloppants (socquettes) et les entrants (ailettes).

Les porte-clés
L’un d’eux avait pour sujet le tout nouveau pont de l’île d’Oléron, inauguré le 21 juin 1966. Lorsque mes parents se sont installés en 1973 au 8 chemin de Toucharé, l’ado que j’étais allait traîner dans l’usine désaffectée. On y trouvait encore quelques porte-clés.

Les mannes d’huîtres
Celles-ci sont un produit majeur de la SOGEMAP. Elles sont d’ailleurs toujours commercialisées. La demande émane des ostréiculteurs d’Angoulins, car ils ne sont pas satisfaits des casiers en acier, trop lourds à manipuler et la rouille est l’ennemie. Les premiers tests sont difficiles, parce que le maillage est délicat à fabriquer. Au fil des essais, il devient plus fin, plus solide, améliorant le poids, la maniabilité et l’efficacité de l’écoulement de l’eau.
En bons commerciaux qu’ils sont, les fils d’Yvon se partagent la France pour vendre ce produit aux ostréiculteurs. Deux secteurs sont couverts : de Marennes jusqu’au bassin de Thau dans l’Hérault, et de l’île d’Oléron jusqu’en Bretagne. Ce produit est un vrai progrès pour la profession et une réussite commerciale.
Pendant qu’ils parcourent la France, les cousins, les enfants de Roger, font tourner les machines. Ce n’est plus l’usine des frères Becquet, mais celle de la famille Becquet !

Les bouées du bar André
Ce restaurant réputé, situé rue Saint-Jean-du-Pérot à La Rochelle, commande des bouées pour sa décoration. Elles sont l’assemblage de deux pièces de plastique moulée. Le décor était peint le jeudi de repos par les enfants Becquet. Les premiers emplois jeunes de l’industrie d’Angoulins !

Les pots de yaourt
Un jour, les commerciaux de l’usine sont en voyage de prospection, à la recherche de nouveaux débouchés. Une production de pots de yaourt à Angoulins est possible, ils ont les bons outils. Elle débute, mais un problème de brevet l’interrompt rapidement et définitivement.
Le transport de la production
Produire, c’est bien, mais il faut pouvoir acheminer les objets jusqu’au client final. L’usine dispose d’un atout très proche, la gare d’Angoulins.
Les camions sont remplis dans la cour de l’usine. La mission des enfants Becquet, même s’ils n’ont pas encore le permis de conduire, est de transporter la marchandise dans un entrepôt près de la gare. Ils s’en acquittent haut la main, car, manœuvrer dans la rue Saint-Gilles pour reculer dans la cour, n’est pas une mince affaire.
Le hangar près de la gare
Les deux frères s’entendent très bien avec la famille Mossé. Lorsque ces derniers ont arrêté la production de peinture dans leur fabrique de la route du Pont de la Pierre, Yvon et Roger rachètent l’entrepôt pour y stocker les palettes de produits prêtes à partir par wagons entiers.

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1968, le déménagement à Aigrefeuille
À la fin des années 1960, l’entreprenant gaulliste André Dulin est le patron du Conseil Général de la Charente-Maritime. Il le sera jusqu’à son décès en 1973. Il est aussi le maire d’Aigrefeuille, et à l’aube des années 1970, il crée au fief Girard une nouvelle zone industrielle le long de la départementale 939.
Une rue honore sa mémoire à Angoulins, elle part de la rue Personnat en direction de la ferme du Moulin de la Pierre. Avant 1973, elle s’appelait rue des Blockhaus, plutôt normal quand on voit ces trois imposantes masses bétonnées entre les numéros 1 et 7 de la rue.
Souvent sur le terrain, André Dulin connaît bien les chefs d’entreprise de son territoire. Il espère les attirer sur sa nouvelle zone. Cet ancien ministre de la IVᵉ République possède un franc parler caractéristique de ces vieux briscards de la politique. Ami d’Yvon, il l’interpelle : « Mais qu’est-ce tu fous à Angoulins, viens donc à Aigrefeuille ! »
La remarque est juste. La SOGEMAP est à l’étroit dans son usine. Le sénateur maire a dû faire mouche sur l’apport en espace et les conditions économiques d’installation. Le déménagement se concrétise dans le courant de 1968. Les machines, les employés et tout le savoir-faire quittent Angoulins, laissant un grand vide dans cette vieille maison des Tourettes.

Dès 1975, le maire d’Angoulins, Albert Denis, se rapproche d’Yvon et Roger pour racheter la propriété et y construire la nouvelle poste et un centre de loisirs. Robert Cassagnes, premier magistrat de la commune depuis mars 1983, concrétisera ce projet. En 1986, tout est rasé. Le 30 mars 1989, Claude Grenier assure une double inauguration : celle de la poste et de sa toute nouvelle écharpe tricolore. Quatorze années de démarches, tout vient à point à qui sait attendre…


La SOGEMAP aujourd’hui
En 2022, la nouvelle SOGEMAP réalise un chiffre d’affaires de 12,5 millions d’euros. Elle emploie 38 collaborateurs.


Qui aurait imaginé qu’une petite usine de la rue Saint-Gilles à Angoulins, créée à l’aube des années 1960, allait devenir cette PME reconnue dans le secteur de l’injection plastique ? Elle répond aujourd’hui à des besoins très spécifiques, comme la gestion de l’eau, le bornage et les balises topographiques. Leur certification ISO 9001 garantit des niveaux élevés de qualité. Elle vit bien avec son temps en se souciant, par exemple, de l’environnement.
Partis d’une idée concrète, mais innovante, de simples présentoirs pour vitrine, Yvon et Roger Becquet ont relevé les nombreux défis de cette entreprise familiale. Ils ont su la faire prospérer pendant plus de quarante années. Les douze premières passées dans notre village restent encore gravées dans la mémoire de nombreux Angoulinois.
Le départ de la SOGEMAP en 1968 marque la fin de la présence de petites industries au cœur du bourg. Le renouveau du tissu industriel et commercial arrive cinq ans plus tard avec l’installation du supermarché Record à La Velaine. Une autre histoire commence…
ℹ️ Lire aussi : la zone commerciale
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Documentation
Monsieur Christian Becquet
Mes remerciements à Catherine Papin Reveilhac pour la photo du Cri Cri
Ainsi qu’à Rolande Beurivé, ancienne employée de la SOGEMAP
IGN Géoportail
Le site internet de la SOGEMAP
Wikipédia, internet
