Les cars de la colère

En décembre 1970, la compagnie Océcars modifie sans préavis le service des célèbres cars rouges. Ce changement impacte les riverains de la ligne passant par l’avenue Edmond Grasset à Angoulins. Ils s’unissent pour exprimer leur mécontentement et rédigent une pétition aussitôt remise au maire Albert Denis, au préfet de La Charente-Maritime, Henri Langlade et au directeur de la société, Monsieur Le Bossé.
Pour quelles raisons ce collectif d’usagers exprime ainsi sa colère et quelle a été la suite donnée à cette contestation par le conseil municipal et la compagnie ?


Le logo de la compagnie Océcars. Internet

Le contexte routier

Depuis la Seconde Guerre Mondiale, le développement économique et touristique de La France et de notre région s’accélère. La route Nationale 137 reliant Saint-Malo à Bordeaux voit son tracé modernisé et, pour les portions les plus fréquentées, élargie à 4 voies. C’est le cas entre La Rochelle et Rochefort. Depuis peu en cette année 1970, un nouveau pont enjambe la route aux Cadelis à Angoulins. Il permet aux villageois de rejoindre La Rochelle en toute sécurité sans avoir à couper la circulation. Roule ma poule, le progrès est en marche.

La décision de la compagnie Océcars

Avant la mise en service de ce pont, tout ce qui roulait empruntait la Nationale à trois endroits : au Puits Doux, aux Cadelis et aux Anglois. Venant de La Rochelle pour tourner sur Angoulins, pas de soucis, les usagers sont en sécurité. Mais aller vers la ville nécessitait de couper le flot de véhicules toujours plus nombreux. Pas top pour les nerfs et l’espérance de vie !

Le carrefour du Puits Doux étaient celui où passaient les cars. Avant la mise en service du pont, ils montaient par l’avenue Edmond Grasset et devaient couper la circulation pour tourner à gauche direction La Rochelle. Image IGN Remonter le Temps

Le nouveau pont opérationnel, Océcars, par la voie de son responsable d’exploitation Monsieur Pellet, décide d’améliorer la sécurité : la traversée au Puits Doux est supprimée, les cars vont maintenant passer au dessus de la route (l’échangeur) en passant par la rue Personnat et le chemin des Tertres (ces 2 voies sont aujourd’hui la rue Personnat). Une décision somme toute salutaire. Revers de ce changement dont la société se plaint pour l’organisation du service, le parcours est prolongé de 1.800 mètres et de trois minutes supplémentaires.

La Société de Transports et de Tourisme de l’Océan, plus connue sous le nom « Océcars Océtour » a été créée le 1er janvier 1959. Les cars rouges ont transporté – et transportent toujours – des générations d’élèves, de travailleurs et d’usagers dépourvus de moyens de locomotion. En 1970, elle avait son siège au 42/44 cours Wilson à La Rochelle où de nombreux cars partaient dans toutes les directions. Aujourd’hui, Océcars est situé au 31 rue Rameau dans le quartier de Rompsay et dépend du groupe français de transport Transdev.

Années 1980. Le Cours Wilson (aujourd’hui des Dames). Quelques cars Saviem S45 sont garés sous les arbres. Image Facebook « Taxi Bruno La Rochelle ».

Le 12 décembre (1970), malgré la perturbation du service, la compagnie s’entend avec le maire Albert Denis pour entériner la décision, sans concertation préalable avec les usagers. Une fâcheuse habitude personnelle. La desserte de l’avenue Edmond Grasset est bien supprimée et un nouvel arrêt est créé en bas du chemin du cimetière, chemin des Tertres devant le blockhaus. Cet arrêt existe toujours.

Cette décision va bientôt s’imposer : la mise en service du pont va entraîner rapidement la séparation des 2 fois 2 voies par une barrière centrale. Couper la route deviendra alors impossible.

Une vue aérienne de juin 1969. En rouge, l’emplacement du futur arrêt des cars. Image IGN Remonter le Temps

Une décision mise en œuvre rapidement

Après cet accord implicite, la compagnie va vite en besogne : le changement, c’est maintenant ! Le lendemain de la rencontre du 12 décembre, un car reliant Châtelaillon à La Rochelle dépose des écoliers devant le blockhaus des Tertres. Ils ont dû remonter à pied par le chemin – boueux en hiver – du cimetière. N’ayant pas été avisés de cette décision, les parents vont déplorer cette situation dans la pétition à venir. L’état dudit chemin en sera la revendication centrale.

Ce dernier est aussi au cœur d’un projet lancé depuis une année : la création d’une zone commerciale sur le secteur de La Velaine. Rien n’est encore arrêté mais Albert Denis imagine déjà son élargissement, la future rue Pasteur, et son ouverture au trafic automobile pour relier le centre commercial à l’échangeur.

ℹ️ Lire aussi : la zone commerciale

Les usagers sont vent debout

Cette modification de parcours provoque la colère des riverains de l’avenue Edmond Grasset. Ils sont 55 à se réunir dans un collectif dont le nom est le suivant : les Administrés de l’Avenue Edmond Grasset, Chemin de la Velaine et ses alentours immédiats, réunis pour la défense et la sauvegarde de leurs intérêts en matière de transports en commun. Ouf !

Une pétition est rédigée. L’argument principal est le piteux état du chemin du cimetière. « Il est boueux, plein de flaques d’eau par jour de pluie, sans éclairage, une sorte de coupe-gorge avec pour cadre le cimetière » écrivent-ils. Pour calmer le jeu, le maire promet d’empierrer le chemin à une date non précisée et d’installer une aubette au nouvel arrêt.

Cette idée va leur permettre de rebondir : si le chemin devient praticable, ils demandent aux cars de monter à l’arrêt de l’avenue Edmond Grasset puis de revenir vers la rue Personnat. De la sorte, les usagers habitant ces deux quartiers sont satisfaits. Plutôt malin !

Cette demande est justifiée : en 1970, il y a trois fois plus de familles habitant les quartiers Grasset et Velaine qu’à celui des Tertres. En réalité, seules quatre maisons longent la route montant à l’échangeur. Rapidement, d’autres habitations vont sortir de terre. Tout à côté, la rue des Blockhaus (rue André Dulin à partir de 1973) et celle un peu plus loin des 5 Quartiers vont s’urbaniser rapidement (voir la vue aérienne ci-dessus).

Les revendications mises en avant

Elles reposent sur trois principaux points. Je n’ai pas changé un mot :

  • Maintien du parcours actuel par l’Avenue Edmond Grasset du trajet en semaine des 9 cars dans le sens Angoulins La Rochelle ;
  • Augmentation juste et équitable des tarifs, en dédommagement du parcours supplémentaire imposé aux cars. Nous demandons à supporter seuls cette participation financière ;
  • Enfin sur le temps de 3 minutes supplémentaires environ nécessaires pour le parcours, il faut rappeler qu’auparavant la traversée de la Nationale n°137, au lieu-dit « Puits Doux », aux heures de pointe, obligeait les cars à attendre bien souvent que les deux voies de cette route soient libres. De plus, si nous reconnaissons une certaine régularité des heures de départ des cars au Cours Wilson à La Rochelle, devant le siège de la Compagnie Océcars, par contre, nous devons déplorer les continuels retards de 5 à 15 minutes, et parfois plus, dans le sens Angoulins La Rochelle, par certains chauffeurs. Dans des conditions d’exploitation normale, nous considérons donc avec objectivité, que si les horaires des cars sont respectés au départ des lignes, ces cars peuvent arriver aux mêmes horaires qu’avant. Ceci est un problème d’organisation et de surveillance interne à la Compagnie Océcars.

Les riverains rappellent à juste titre que les cars ont gagné du temps après la mise en place du sens unique de circulation dans le bourg d’Angoulins. L’argument du temps perdu ne peut pas être opposé aux usagers de l’avenue Edmond Grasset.

Après l’élection d’Albert Denis en mars 1965, la circulation a été complètement revue dans le bourg. Certaines rues, comme celle de Gambetta, étaient à double sens. Un joli bazar avec l’augmentation du trafic !
Pour en savoir plus, mon article sur Albert Denis.

Pour étayer leurs revendications, un argument fait mouche : les HLM d’Aytré disposent de deux arrêts imposant un grand détour aux cars aboutissant à un STOP sur la Nationale.

En conclusion, le collectif demande au conseil municipal de délibérer publiquement sur ce problème. En attendant, Océcars doit respecter le circuit actuel par l’avenue Edmond Grasset.

Le conseil municipal du 20 janvier 1971

Le maire donne lecture de la pétition aux membres du conseil municipal. Il prend acte de la suppression par Océcars de la traversée de la Nationale au Puits Doux et du passage des cars par la rue des Tertres. Pour les élus, ce changement pose problème aux usagers de l’avenue Edmond Grasset. La commune devra mettre en état le chemin du cimetière. Aucune décision n’est prise, l’affaire est à étudier comme il est écrit sur le compte rendu et il faudra également déterminer l’emplacement d’une aubette.

Le matin du conseil, Monsieur Pellet et Jacques Carteau, adjoint du maire, se sont concertés. En attendant la mise en état du chemin, le directeur des cars propose que les ramassages importants du matin soient maintenus sur l’avenue Edmond Grasset sans augmentation de prix, y compris les services de 8h15 et de 14h. Tous les autres cars passeront par le chemin des Tertres.

Un débat s’ouvre, pas forcément en rapport avec notre affaire. Des conseillers s’expriment. Le centre bourg est mal desservi. Pourquoi les cars n’empruntent-ils pas la rue Felix Faure ? La remarque est juste, seulement il va falloir utiliser le sens unique autour de la Place de l’Eglise et la rue Felix Faure est étroite rétorque l’adjoint !
Un autre conseiller : quels intérêts la commune défend-elle ? Ceux des usagers ou ceux de la société Océcars ?
Elle se plaint d’avoir à passer par l’échangeur, alors pourquoi les autobus passeraient-ils dans le centre du bourg ?
Bonne question.
Une autre remarque d’un conseiller : le conseil n’a pas vraiment à se prononcer sur ce problème, l’affaire est à régler entre les usagers et la société. Un peu rude camarade (cette remarque émane d’un élu communiste) !

Le maire reprend la parole et estime les propositions d’Océcars raisonnables car les tarifs n’augmentent pas. Monsieur Loget, leader des pétitionnaires, demande la parole. Il a rencontré le directeur de la compagnie, Monsieur Lebossé. Celui-ci lui a confirmé l’accord implicite du maire. Monsieur Loget déclare qu’il n’y a pas de cabale contre lui mais sous-entend qu’il a donné son accord à la compagnie sans concertation préalable.

Océcars semble vouloir apaiser la situation : si le chemin du cimetière devient carrossable, un ramassage se fera sur l’avenue Edmond Grasset pour revenir aux Tertres et gagner le pont. En compensation de l’allongement du parcours, les pétitionnaires avaient proposé une augmentation des prix. Impossible car elle s’imposerait à tous les usagers du Département.

Un autre riverain s’exprime, Monsieur Sourgnes. Il a rencontré Monsieur Pellet qui lui propose de maintenir les ramassages importants toute l’année. Il demande au maire un engagement écrit d’Océcars et un article dans Sud-Ouest. En attendant l’élargissement du chemin du cimetière, il souhaite la création d’un passage pour piétons le long du chemin. Une autre proposition lui est faite : la création d’un arrêt au pont, en haut du chemin des Tertres. Le conseil n’est pas contre, encore faut-il trouver un bout de terrain pour y installer une aubette.

Je n’ai pas compris l’intérêt d’ajouter un arrêt en haut du pont, à l’époque un no man’s land.

En conclusion de cette réunion, Monsieur Loget et ses « associés » ont l’impression que la compagnie attend une décision du conseil municipal. Ils demandent en conséquence à être défendus et attendent un engagement précis et durable de la commune et d’Océcars.

Après avoir entendu et réfléchi sur tous les points précédents, le conseil décide de faire maintenir le parcours sur l’avenue Edmond Grasset pour les services de 7h15, 7h35, 8h25 et 13h35 jusqu’à l’empierrement complet du chemin du cimetière. Une fois les travaux terminés, le maire Albert Denis verra un responsable d’Océcars.

Le calme revient… enfin presque !

En février, les horaires des cars rouges ont été modifiés et leur mise en service est prévue le 1er mars. Océcars a promis le gel des tarifs malgré l’allongement du parcours. Or, le maire a reçu un courrier le 12 février du directeur Monsieur Le Bossé : en ce qui concerne la tarification, nous n’avons pas l’intention de tenir compte immédiatement de l’incidence du kilométrage supplémentaire pour revoir nos tarifs. Nous tiendrons probablement compte de cette incidence lorsque nous aurons à calculer de nouveaux tarifs. Cette information est en contradiction avec les promesses tenues en janvier. Au cours du conseil municipal du 19 suivant, il est décidé de revoir les dirigeants de la compagnie pour une mise au point. Trois jours plus tard, le journal Sud-Ouest informe les usagers sur les nouvelles dispositions d’horaires et de passages.

Le communiqué de presse paru dans le Sud-Ouest du 22 février 1971. Les bus empruntent la rue Carnot en venant de Châtelaillon. Source AD17 JX272/140

Je n’ai pas trouvé d’autres délibérations en rapport avec la pétition, les changements d’horaires et de passages. Une solution équilibrée a été trouvée et l’apaisement semble avoir gagné les esprits. Le chemin du cimetière est devenu une belle et large rue fin 1972 début 1973 soit deux années après notre sujet. L’ouverture du supermarché Record a changé la donne sur les circuits des cars, les consommateurs voulant s’y rendre facilement.
Aujourd’hui, les arrêts créés avec le pont existent toujours, ceux de l’actuelle ligne 20 : Blockhaus, Les Tertres (en haut de la rue) et Nationale sur le pont. Du côté de l’avenue Edmond Grasset, les bus de la même ligne s’arrêtent toujours près du cimetière et desservent toujours le centre commercial Carrefour.
Le développement routier et commercial ne peut pas figer les choses éternellement…


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