La Boulite est le nom d’une petite villa du quartier des Grandes Maisons. Elle est la toute première construction du chemin des Genêts, quelques mètres après le pont de la Chaume direction La Motte Grenet et Saint-Jean des Sables.
L’histoire, somme toute modeste, de cette construction, illustre parfaitement l’évolution du domaine foncier d’Angoulins. Autrefois simples parcelles bordant l’océan tournées vers l’agriculture, elles furent opportunément achetées et revendues lorsque les effluves de l’urbanisation grandissante et l’essor du tourisme se faisaient sentir. Aujourd’hui, cette côte enviable, à l’architecture variée, attire irrémédiablement. Depuis presque cent ans, les propriétaires de La Boulite ont su lui préserver un charme authentique.

J’adresse mes plus vifs remerciements aux propriétaires de La Boulite pour leur accueil, la visite de la maison et le partage des actes notariés utiles à la chronologie. Pour des raisons de confidentialité, je n’ai pas demandé à faire de photos.
Le terrain est acheté aux enchères en 1927
Nous sommes le 12 juin, à la salle des fêtes de la mairie d’Angoulins. Les bougies de Maître Poissonnet, notaire de La Rochelle, sont prêtes à être allumées. Il s’agit en ce jour de liquider les trente-six biens composant la succession de Dominique Ledoux, majeur, célibataire, décédé le 11 mars précédent. Cette vente est provoquée par ses héritiers, la tante Henriette Bertin et les cousins Porché. De tous les biens présentés, vingt-six articles de la vente — terrains, vignes, marais salants et une maison — vont changer de propriétaire en quelques heures.
C’est notamment le cas pour le lot 25, un champ de 4 231 m², confrontant à l’est une parcelle appartenant à Fernand Pigeonnier. Ce grand propriétaire terrien est le maire de la commune. Il dispose d’un pouvoir d’achat reconnu. Mis à prix 2 000 francs, ce champ devient le sien pour la somme de 4 100 francs.
1930, la découpe du champ est en marche
Le 3 octobre, Fernand Pigeonnier, habitué du bureau feutré des notaires, a rendez-vous en l’étude de Maître Billault, à Châtelaillon. Il a découpé 350 m² de son champ pour les céder à un entrepreneur de menuiserie installé depuis peu à Angoulins : Frédéric Chouillet. Originaire d’Aumagne, près de Matha, à l’est de notre département, ce cinquantenaire est remarié depuis 1905 avec Ida Gautreau, née à Moulinvau dans les faubourgs de Saint-Jean-d’Angély.
La construction de la maison débute en 1931
Le couple s’attèle aux travaux. « Une maison faite de bric et de broc » comme me le précise son propriétaire actuel. Pour des raisons économiques, les parpaings sont issus de mâchefer, certainement en provenance de l’usine des frères Guichard, en face de la gare.
Les mâchefers sont des résidus de la combustion de matériaux (charbons, métaux) alimentant les fours à chaux. Ils sont ensuite mélangés à une chaux lourde également produite sur place pour faire ces parpaings.

La famille Chouillet
Frédéric Chouillet s’est marié une première fois en 1900, cette union est dissoute en avril 1905. Le couple semble ne pas avoir eu d’enfant. En octobre de la même année, il épouse Ida.
En cette année 1931, le couple est installé à Angoulins depuis quelques années (ils habitent encore Matha en 1926). Six enfants, quatre filles et deux garçons, sont nés entre 1906 et 1921.
La maison est petite comme on peut le voir sur cette photo. La porte d’entrée donne sur un couloir. Il mène à une autre porte côté jardin. Ce corridor dessert deux chambres dont les fenêtres donnent sur le chemin. Derrière la maison, un chai à gauche, visible sur la vue, et une petite cuisine de l’autre bord. Rien de plus.
Les trois derniers enfants, Jeanne, Marguerite et Jean-Marie, habitent avec leurs parents. Les trois aînés sont déjà mariés et ont quitté le nid familial. Cinq personnes sous ce petit toit ! Cette vie à l’étroit est le lot des nombreuses familles de cette époque, dont les maisons sont à la taille des portes-monnaie.
De nombreux Angoulinois ont connu leur dernier fils, Jean-Marie Chouillet (1921-1986), employé de la SNCF à La Rochelle. Et, plus particulièrement, son épouse, Lucette Méret (1925-2014), qui fut une institutrice fort appréciée par de nombreuses générations d’enfants du village.

Jean-Marie et Lucette Chouillet ont habité cette maison, à l’architecture assez singulière. Elle a été construite au milieu des années 1950. Les faux pigeonniers, caractéristiques de cette époque, sont souvent la signature d’architectes dessinant des maisons économiques dont les plans étaient vendus aux entrepreneurs.
La Boulite est revendue en 1939
Durant le printemps de cette année tumultueuse qui s’annonce, Frédéric et Ida Chouillet revendent leur maison. Ses nouveaux propriétaires sont de Souché, ancienne commune à la périphérie de Niort, aujourd’hui intégrée à la préfecture des Deux-Sèvres.
Comme de nombreux habitants des départements voisins, Fernand et Hélène Roussarie, apprécient les bienfaits du bord de mer. Ce couple, âgé d’une quarantaine d’années, fait de ce petit bien un lieu de villégiature. Lui est contremaître dans une usine de pièces mécaniques, elle s’occupe du foyer.
Fernand Roussarie a été grièvement blessé en avril 1917. Il a reçu un obus dans le bras droit. Pour sa bravoure lors d’une mission dangereuse, il a reçu la Médaille militaire, la Croix de guerre et a été fait chevalier de la Légion d’honneur.

Fernand ne va pas profiter de la maison
La guerre déclarée, les Allemands ne vont pas tarder à envahir notre région. Le port de La Pallice est choisie pour abriter une importante base sous-marine, les alentours se recouvrent d’éléments de défense, plus particulièrement à Angoulins, où plus de quatre-vingt ouvrages en tous genres sont construits.
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De part son positionnement au bord de l’océan, d’un côté la mer, mais d’un autre côté, à l’arrière, des ouvrages importants comme les trois blockhaus de la rue André Dulin, la maison des Roussarie n’échappe pas à la réquisition. Cette position est stratégique pour l’observation.
Le propriétaire actuel a retrouvé dans les années 1970 des douilles de cartouche allemandes lors de travaux de déracinement de fusains.
Malheureusement, Fernand Roussarie n’aura pas pu jouir pleinement de sa petite villa du bord de mer. Le 24 septembre 1943, âgé de 52 ans, il s’éteint à son domicile de Niort.
Hélène, sa veuve, continue de venir à Angoulins
La guerre terminée, Hélène récupère la maison. Celle-ci a subi beaucoup de dégâts. Les murs sont fissurés, elle semble avoir été ébranlée par des tirs. Une fois remise en état, elle y vient chaque année aux beaux jours.
Peut-être même la maison a-t-elle subi des tirs directs… J’ai recueilli le témoignage d’un autre propriétaire de l’allée de la Sapinière. La maison avait enduré des tirs venus de la mer, les Allemands s’entrainant sur ce genre de cible.
La Boulite, nouveau nom de la maison
C’est après la guerre qu’Hélène Roussarie baptise la maison du nom de « La Boulite ». Ce terme vient d’un verbe régional peu usité signifiant « regarder discrètement, épier ».

En voici l’explication, elle est à chercher vers le petit village côtier de La Manon, 450 mètres au nord-ouest. Fernand avait un frère Maurice. En novembre 1945, il achète la villa de La Cigogne, dernière petite maison formant la pointe de La Manon. Lorsqu’Hélène était chez elle, elle attendait impatiemment l’arrivée de son beau-frère et de son épouse, venus, comme elle, passer quelques semaines de repos à Angoulins.
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Une petite fenêtre, au nord de la Boulite, dispose à l’époque d’une vue dégagée sur la côte. De cette ouverture, Hélène pouvait les voir arriver et se faire de grands signes. Pas besoin de se déplacer, il suffit de bouliter !
La maison est restée dans la famille
Quelques années avant sa disparition en 1982, Hélène cède la maison à sa nièce. Des travaux de réaménagements sont entrepris pour apporter plus de confort et de praticité à la maison. Cette petite villa est aujourd’hui un endroit appréciable et reposant pour les vacances.
La Boulite témoigne du passé d’Angoulins
Nombreuses sont les maisons et villas qui témoignent encore du passé et de l’essor touristique de notre village, notamment du côté de La Manon, des chemins bordant l’océan, mais pas uniquement. Au gré d’une balade, le promeneur aura l’occasion d’en voir d’autres dans le bourg et en périphérie.

Même s’il n’est pas aussi riche que sa voisine Châtelaillon, ce patrimoine est remarquable. Les façades de certaines maisons sont protégées, les propriétaires ne peuvent pas les modifier à leur gré sans autorisation. Sachons donc le préserver, il fait toujours partie du cachet indéniable et de l’histoire d’Angoulins.
Documentation
Actes notariés des propriétaires
Les descendants de Fernand et Maurice Roussarie, avec tous mes remerciements !
Geneanet
