La ferme des Veaux Verts


De toutes les fermes du bourg d’Angoulins, celle des Veaux Verts fut la plus impressionnante, par la diversité de ses productions et la superficie des terres dont elle avait la charge.
Quatre cents années se sont écoulées depuis son édification aux alentours de 1620. Pendant trois siècles, elle a appartenu à la bourgeoisie Rochelaise. À l’aube de la Première Guerre mondiale, elle entre dans le patrimoine d’une importante famille de notre village. Depuis 1968, divers propriétaires se succèdent. De lourdes rénovations sont entreprises par l’un d’eux. Un autre l’aménage pour en faire des chambres d’hôtes. Enfin, le château des Veaux Verts, comme le nomment ses propriétaires, est aujourd’hui complètement transformée. Il est une magnifique résidence hôtelière.

D’ailleurs, je leur adresse mes vifs remerciements pour avoir permis la visite du domaine et particulièrement à la manager du château, Déborah, pour son souriant accueil et le partage de son temps précieux.


L’article suit le plan suivant :
■ La situation et les origines de la ferme ; l’étymologie de son nom ;
■ Ses propriétaires successifs ;
■ La métairie au temps de son exploitation, quelques particularités architecturales.
Le tout agrémenté de cartes et photos.

Pour la commodité du récit, je parlerai de la « ferme » tout au long du texte.

La ferme doit son nom à la présence de deux sculptures surplombant l’entrée principale. Peinture de Louis Suire, 1942. Collection privée

La situation de la ferme

Le développement urbain veut qu’elle soit aujourd’hui lovée au cœur du village, entre la rue Carnot, l’avenue des Treuils et celle du Général de Gaulle. Cinquante ans plus tôt, elle était en lisière sud-est des premières maisons du vieux bourg.

La ferme aujourd’hui. En vert, l’emprise foncière ancienne autour du bâti. Image Google Maps
Une vue aérienne de 1950. La ferme borde les terres à l’est dont elle a l’exploitation. Image IGN Remonter le Temps

Les origines

Comme précisé en introduction, la construction de la ferme remonterait au premier quart du XVIIᵉ siècle, vers 1620. Sa configuration ne parait pas avoir changé avec les siècles. Une carte de l’Aunis, dessinée en 1703 par le grand géographe de Louis XIV, Claude Masse, nous montre bien ce rectangle caractéristique, le jardin à l’arrière et le champ au sud cerné de murs. Rien n’a changé !

Carte de Claude Masse de 1703. Archives du Service historique de la Défense (Vincennes) J10C 1293

L’édification de la ferme coïncide avec le déclin, dès 1615, de la baronnie de Châtelaillon, bientôt démantelée. Désormais, le seigneur d’Angoulins est le protestant Jean Berne. Il a remporté par adjudication le fief d’Angoulins. En 1619, devenu maire de La Rochelle, il possède le domaine du Pont de la Pierre et se présente comme étant le seigneur d’Angoulins et de Jousseran, maison noble située au cœur du bourg. En 1623, il achète le fief des Coudrans (entre la route de la Douane et la rue du Chay).
Il n’est pas absurde de penser que Jean Berne soit à l’origine de la construction de la ferme dont le coût n’est pas à la portée d’un modeste villageois. Une manière d’étendre encore plus son emprise sur le territoire du village, d’exploiter et de tirer profit de ses nouvelles terres, notamment la vigne.

ℹ️ Lire aussi : les seigneuries

La ferme vers 1750. La couleur a disparu mais la ferme est toujours là, comme en 1703.
Source « Histoire de La Rochelle » Augeron et Mahé, références en bas d’article

La ferme borde la section cadastrale nommée « Derrière les treuils », entre la rue des Cinq Quartiers et la rue des Fleurs. Cette dénomination rappelle le passé viticole prospère d’Angoulins, dont a dû profiter avant la crise du phylloxéra les propriétaires successifs.

Les Veaux Verts, une mystérieuse étymologie

Les historiens d’Angoulins ont tenté de donner une explication à l’origine de ce nom. En vain. Oublions quelques légendes, comme les vaux, pluriel de val, ou les deux ongulés peints en vert au-dessus du portail. La géographie n’ayant pas changé en quatre siècles, il n’y a point de val dans nos contrées toutes plates, ni peinture achetée à la boutique Leroy-Merlin de l’époque.

Il existe aussi cette expression au diable Vauvert, un lieu aussi loin que l’enfer, mais dont la connotation s’est assagie avec le temps et signifiant aujourd’hui un endroit isolé, à l’écart. L’environnement de notre ferme peut se prêter à cette explication. Un fait divers de 1905 fait d’ailleurs mention de Veau-Vert. Peut-être une simple erreur de compréhension du journaliste.

1905. Un incendie ravage la production fourragère de la ferme. L’eau était déjà un souci. Journal La Croix. Source AD17
Le mystère des deux sculptures

Une première question vient à l’esprit : sont-elles contemporaines de la construction ? Je ne le crois pas, car l’appareillage du portail paraît avoir été remanié à une époque récente, au XIXᵉ siècle. Sur la photo ci-après, prise en 2009, la continuité des pierres d’angle et de la base des sculptures ne souffre pas l’équivoque. Nous en reparlerons plus bas à l’évocation de la chronologie des propriétaires.

Remarquer aussi les meurtrières, symboles de défense contre un éventuel ennemi. Elles sont présentes uniquement sur la façade principale donnant sur la place. En 1620, les guerres de religion sont terminées depuis une vingtaine d’années, même si l’orage gronde du côté de La Rochelle. Quelles sont leur utilité alors que la ferme n’est pas fortifiée ? Pour ma part, ce ne sont pas des meurtrières, mais plutôt des aérations du bâtiment, pour le séchage des céréales par exemple. Une hypothèse partagée par un spécialiste en architecture locale.

Les jeunes ruminants ont le regard tourné vers le village. Photo personnelle de 2009
La représentation du veau

Cet animal incarne la fertilité, la prospérité, le renouvellement du bétail et sa pérennité. Le propriétaire d’alors a probablement voulu marquer la bonne fortune de son exploitation. Cette reconnaissance sculptée pour l’éternité était assez courante autrefois.

Autre question, pourquoi n’ont-ils pas — ou plus — d’oreilles ? J’ai zoomé une photo prise de l’intérieur de la ferme. Remarquer les trous à l’emplacement des oreilles. Auraient-elles disparu aujourd’hui ?

Il semblerait que nos veaux soient devenu sourds avec le temps. Photo personnelle

La même photo prise de l’extérieur. Les mêmes trous sont visibles. Manifestement, des oreilles ont existé et elles paraissent avoir disparu.

Les têtes vues de la place. Photo personnelle de 2009

Une autre question : ces veaux sont-ils des veaux ? Oui, sans ambiguïté, le sabot fendu en deux en est la preuve.

On voit bien le sabot fendu sur cette image de 2009. Photo personnelle
La piste du méconium ?

Une autre raison pourrait expliquer la couleur verte. Pendant la grossesse, le veau expulse un liquide de couleur verdâtre dans le liquide amniotique. Au vêlage, le veau peut naître des souillures de cette substance, le « méconium ». Il disparaît rapidement après la naissance. Couplée à ce phénomène, une double naissance n’est pas impossible, bien que rare. C’est peut-être ce qui est arrivé à nos bouviers du passé. Un évènement aussi exceptionnel méritait d’être immortalisé dans le calcaire.

Arrêtons ici ces hypothèses ! Vous l’avez compris, bien plus de suppositions que de réponses. Le voile du mystère n’est pas complètement levé… et le sera-t-il un jour ?

La ferme serait un ancien relais de la poste aux chevaux

Faisait-elle partie des relais présents sur la France entière ? Cela semble impossible pour plusieurs raisons. La principale est que différentes archives ont été épluchées, et elles restent désespérément muettes. Rappelons que Louis XI a créé la poste aux chevaux vers 1476, bien avant notre ferme. Ses relais étaient situés environ toutes les 7 lieues, soit 28 km des uns des autres, plus souvent autour des 20 km. La proximité d’Angoulins — deux lieues — de La Rochelle ne plaide pas pour l’existence supposée d’un relais. Autre condition, ce dernier devait jouxter une hôtellerie et une auberge pour l’accueil des voyageurs, ce dont aucun Angoulinois n’a entendu parler.
Enfin, l’immeuble servant de relais appartient toujours au maître de poste. Les premiers propriétaires connus de la ferme n’exerçaient aucunement cette fonction comme nous allons le voir maintenant.


Les propriétaires successifs de la ferme

Petit rappel, j’ai supposé que Jean Berne, premier seigneur d’Angoulins, pourrait être le bâtisseur de la ferme. La chronologie qui suit est, elle, exacte.

Vers 1700 jusqu’à 1780 : David puis François Oüalle

Cette famille de bourgeois, originaires de La Rochelle, est très influente. Ces membres sont de confession protestante, comme l’était Jean Berne. Ils sont négociants, terme générique pour désigner des activités de banquier et d’armateur dont la fortune provient de la vente des produits rares, comme le sucre et les épices, et de la très lucrative traite négrière.

David Oüalle est le premier propriétaire avéré de la ferme. Au tournant du XVIIIᵉ siècle, ce juge consulaire de 35 ans gère les litiges commerciaux de la ville de La Rochelle. En 1719, à la création de la toute première Chambre de commerce, le jeune Louis XV le nomme président. Le choix d’un protestant est étonnant de la part d’un roi catholique. Elle démontre l’importance tenue par le respectable sieur Oüalle dans le commerce de la ville.

Une rue de La Rochelle (quartier de la Repentie à La Pallice) porte d’ailleurs son nom.

À son décès en 1732, le domaine échoit à son fils François Oüalle des Marais, tel est son nom. Ce trentenaire, également négociant, épouse en 1737 à Châtelaillon, Victoire Billaud du Rivage.

Vers 1750. Le port de La Rochelle contemporain de François Oüalle. Collection familiale (pardon pour les reflets du verre)
1780 à 1810 : Jean Jacques Massé et Victoire Oüalle

En 1780, la ferme est vendue à la suite d’une licitation. Elle est adjugée à l’une des huit enfants du couple, Victoire. Son époux, Jean Jacque Massé, est capitaine de navire et marchand, probablement associé au négoce florissant de son beau-père. Quelques années auparavant, en 1774, le couple donnait naissance à un garçon, Pierre Auguste Rieul (ci-après Pierre).

Rieul est un prénom extrêmement rare, signifiant « petit roi » en francique. Il est plus courant dans le nord-est de la France.

1810 à 1840 : Pierre Massé et Thérèse Lefort

Au décès, en novembre 1810, de sa mère (veuve depuis 10 ans), Pierre devient l’unique propriétaire de la ferme ou « maison Massé » comme les villageois la nomment en ce début de XIXᵉ siècle.

Cette dénomination de la ferme accréditerait l’absence de sculptures animales sur le portail.

Pierre a confié, en 1835, le fermage à mes aïeux Louis Marmet, tonnelier cultivateur, et son épouse Jeanne Pinet. Le bail court jusqu’en 1844.

À l’origine percepteur, Pierre Massé devient propriétaire agriculteur, il exploite les nombreuses terres de la ferme. Cette stature lui permet d’être le maire d’Angoulins de 1829 à 1838. Les actes de l’État civil indiquent toujours ses deux premiers prénoms, voire les trois.

25 août 1832, acte de naissance de mon aïeule Julie Pinet rédigé par Pierre Massé. Image AD17 2E10/5
1840 à 1861 : Frédéric Poutier et Elisa Seignette

Le 30 octobre 1839, Pierre décède en sa ferme d’Angoulins. En avril de l’année suivante, chez Maître Bonnaud, notaire à La Rochelle, sa veuve Marie Thérèse Lefort, et ses quatre enfants, cèdent la ferme à Frédéric Poutier et à son épouse, la riche Elisa Seignette.
Cette dernière possède, depuis le règlement de la succession de son père, le logis devenu, en 1850, le château (aujourd’hui la mairie), des salines dans les marais au Chay et de nombreuses terres agricoles.

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Comme David et François Oüalle, Frédéric est négociant et bourgeois de La Rochelle. De son union avec Elisa, naissent trois enfants : Gilles (1829-1864), Jeanne (1836-1885) et Marguerite (1839-1871). J’ai déjà évoqué cette famille dans un précédent article sur la maison du notaire Émile Chevalier.

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L’acte notarié décrit très précisément le bien. Il ne mentionne pas la présence de sculptures sur les piliers du portail. Vingt-et-un hectares de terre sont compris dans cette vente comprenant 32 lots.

Deux ans après la vente, en décembre 1842, Frédéric meurt à Ivry à côté de Paris. Gravement malade, il était soigné dans la maison de santé du Docteur Métivier. Il avait 44 ans. Sa succession est réglée en juin 1843. La ferme échoit à son épouse Elisa. Dans les actes, celle-ci est nommée « domaine Massé ». La veuve se remarie en 1849 avec son cousin Paul Monlun.

Pour ma part, je pense que le portail a été remanié lorsque le couple Poutier est devenue propriétaire des lieux. Les veaux sont apparus à cette époque, entre 1840 et 1860, année du décès de Jeanne Monlun. En effet, des quatre lots immobiliers composant sa succession ouverte en juillet 1860, celui de la ferme est maintenant dénommé « ferme des Veaux Verts ».

Pour la première fois en juillet 1860, « Veaux Verts » apparaît dans un acte notarié. Image AD17
1861 à 1885 : Louis Bethmont et Marguerite Poutier

Elisa décède en juin 1860 dans son appartement de la rue de la Paix à Paris. En septembre, un jugement de vente aux enchères, rendu par le Tribunal civil de La Rochelle, attribue la ferme à la plus jeune de ses enfants, Marguerite. Celle-ci est l’épouse de Louis Bethmont. En 1866, sentant sa fin proche, elle rédige son testament et fait de sa sœur, Jeanne, sa légataire universelle de la nue-propriété de ses biens propres. Son époux est Hippolyte Barbedette, magistrat Rochelais et homme politique respecté, député puis sénateur de 1878 à 1901. Un arrêt de bus de la ligne 20, à Aytré, lui rend hommage.

Dans ce testament, Marguerite lègue aussi à sa sœur la moitié de la marque commerciale « A. Seignette ». Jeanne en détient maintenant 100 %. Cette marque concerne principalement un sel de tartre réputé, aussi appelé « sel de La Rochelle », une lucrative découverte de cette lignée de pharmaciens. À noter aussi, des spiritueux portent le nom de Seignette.

Un exemple ici avec ce Cognac réputé. Source internet
1876 à 1901 : Hippolyte Barbedette et Jeanne Poutier

Au décès de Marguerite en avril 1871, puis en février 1876, lorsque son époux Louis s’éteint, Jeanne Poutier Barbedette est propriétaire de plein droit de la ferme des Veaux Verts.

Poursuivons cette litanie de défunts. Jeanne meurt le 30 juin 1885 à Paris au 18 de la rue d’Anjou dans le très chic huitième arrondissement. Elle laisse pour héritiers son époux Hippolyte et ses deux enfants Frédéric et Constance. Par tirage au sort, l’ainé bénéficie du lot n° 4 contenant, entre autres, la nue-propriété de la ferme et de nombreuses parcelles de terre.

Cette succession permet à Frédéric de devenir le plus important propriétaire foncier et immobilier d’Angoulins. En 1888, il vend le terrain situé à Saint-Jean-des-Sables sur lequel le couple Gauvin va construire la villa Oasis (château de La Sapinière). Puis, en 1893, il cède la maison Larteau au notaire d’Angoulins, Maître Émile Chevalier.

ℹ️ Lire aussi : la villa Oasis et la maison Larteau

1901 à 1913 : Frédéric Barbedette

Le 1ᵉʳ février 1901, au décès de son père Hippolyte, Frédéric possède pleinement les Veaux Verts.

Il est né le 18 février 1858 à La Rochelle, et devient agriculteur en Algérie en 1886. Comme son très actif père, il fait à Djilleli en Kabylie (aujourd’hui Jijel) une brillante carrière politique. Il en est le maire de 1900 à 1920. Élu au conseil général de 1895 à 1920, il assure la vice-présidence de cette assemblée. De 1898 à 1920, il est délégué au conseil supérieur du Gouvernement du pays. Chevalier de la Légion d’honneur en 1912, il est promu au grade d’Officier en 1923 au titre de sa présidence du Conseil du réseau des chemins de fer Algériens de l’État. Il meurt le 30 août 1927, au château de La Chabanne à Saint-Fréjoux en Corrèze.

Son CV complet en cliquant sur ce lien.

Le château de La Chabanne en Corrèze. Source lacorreze.com
1913 à 1968 : Edouard Pigeonnier

En ce lundi 27 octobre 1913, notre exilé Frédéric mandate son ami Charles Baudouin, artiste peintre de La Rochelle, pour signer l’acte de vente de la ferme chez Maître Chevalier.
L’acheteur est Edouard Pigeonnier (1854-1923). Propriétaire, cultivateur, il est maire du village depuis deux ans. Son épouse est Henriette Poniard, grande famille Angoulinoise connue et reconnue.

L’acte notarié est copieux (40 pages) : pas moins de 44 lots le composent, la ferme et 95 parcelles de terre éparpillées sur le territoire d’Angoulins. Le prix payé comptant est de 60 000 francs, soit 215 000 euros de 2023.

Dans cet acte, la ferme est dénommée sous le terme « domaine ou métairie des Veaux Verts ».

Le patrimoine attaché à la ferme s’est considérablement accru. En 1840, elle est vendue avec 21 hectares de terre, en cette année 1913, 50 !
Sur les images suivantes, issues du cadastre de 1867, j’ai marqué chaque parcelle acquise d’un point vert.

La jouissance de la ferme ou métairie, comme le précise l’acte notarié, débute le 29 septembre, un mois avant la signature. Cette date n’est pas anodine, c’est le jour de la Saint-Michel, marquant le début des fermages. Déjà en place, le fermier Pierre Lhoumeau (1878-1950), et son épouse Victoria Carteau (1878-1974), gèrent l’exploitation. Edouard s’engage à respecter le bail en cours.

La métairie des Veaux Verts est, contrairement à sa dénomination, régie par un fermage. Le fermier paie un loyer annuel, contrairement au métayage, où le propriétaire reçoit une partie de la récolte.

En 1888, Frédéric Barbedette avait confié le fermage au père de Pierre Lhoumeau. Son grand-père l’était déjà à la ferme du Pont de La Pierre. Une longue lignée de fermiers Angoulinois.
Après les Lhoumeau, le fermage est assuré (vers 1920) par Eugène Ruchaud (1892-1967) jusque dans les années 1950. Son fils Joseph a ensuite exploité les terres de la ferme du Pont de la Pierre. Le monde agricole est parfois petit !

1968 à 1988 : Jacqueline Lys Hamel

L’acte de cession est signé le 25 septembre chez Maître Burgaud, notaire à Châtelaillon. Paul Bernard Pigeonnier (1899-1978), également maire d’Angoulins de 1953 à 1965, a reçu en succession la ferme de son père Fernand, décédé en 1931, ce dernier également héritier de son père Édouard, mort en 1923.

La ferme est cédée — sans les terres — à Jacqueline Lys (1917-2012), épouse de Jean Hamel. Elle fut la propriétaire du château de Cramahé à Salles-sur-Mer. En 1960, cette femme, mariée au Docteur Robert Eugène, avait ouvert les portes de la propriété à un centre d’accueil d’adultes handicapés.

Pour l’anecdote, Jean Hamel est le demi-frère de René Hamel (1902-1992), champion de cyclisme, médaille d’or aux Jeux olympiques de Paris en 1924.

La ferme n’a pas été entretenue, ouverte à tous vents, les « drôles » viennent y faire des bêtises. Son état est déplorable. Jacqueline s’attèle à sa rénovation. De nombreux Angoulinois se souviennent du passage dans le village des pensionnaires de Cramahé, souvent pour profiter des bienfaits de la mer. Ici, Jacqueline avait monté une équipe chargée des travaux. À bon compte vraisemblablement, espérons toutefois que cette activité a favorisé une réinsertion dans le monde du travail…

Avant d’être vendue à François-Marie Michaut et son épouse Danielle Michaut née Mirault en 1976, une magnifique grange à foin du XVIIᵉ siècle, à la carrure massive, occupait le fond de la parcelle de terre située entre la ferme et le bourg. Des barges s’élevaient fièrement après les moissons. Moins glamour, la partie en pointe proche de la rue était celle destinée à recevoir le fumier.

Sur cette carte postale, en bas à gauche, le toit de la grange, deux belles barges et, à la pointe, le tas de fumier en face de la ferme. Collection privée
1988 à 1999 : Christian Planchard

Jacqueline Hamel est veuve depuis 1983. Le 8 juillet 1988, elle revend la ferme à Christian Planchard, entrepreneur de 43 ans, originaire des Deux-Sèvres.

Il entreprend de lourdes rénovations. L’objectif est d’accueillir confortablement sa famille et d’en faire un lieu de fête. Dans le jardin, une petite piscine ronde permet aux plus jeunes de se rafraîchir aux beaux jours. En 1990, il creuse celle visible aujourd’hui. De nouveaux arbres sont plantés.

L’entreprise de Christian, Socoplan, est située à Thouars. Il l’a reprise en 1970. Créée par son père Pierre, elle est spécialisée en conditionnement de produits. Ils ont breveté les sachets insérés dans les magazines, pour la promotion des grandes marques de cosmétique. L’éditeur du journal Pif est client pour le réputé gadget. Christian revend Socoplan en 1989, s’installe à Angoulins pour y poursuivre ses travaux.

1999 à 2002 : Jacques Japhet

Ancien expert-comptable, cet investisseur possédait le château de La Vallade près de Saint-Porchaire où il a créé un golf.

2002 à 2016 : Laurence R. et Erich B.

Ce couple venu de la région parisienne avait pour projet de réaliser des chambres d’hôtes. D’importants travaux d’aménagement sont entrepris, mais leur divorce en 2014 a mis à mal ce projet. Au terme du partage de la communauté, la ferme échoit à Laurence.

Depuis 2016 : SCI Bloc M immobilier

Laurence se sépare du domaine le 5 juillet 2016. L’acquéreur est une société civile immobilière représentée par Andrew Goodwin et Barbara Weekes. De nouveaux travaux sont entrepris pour transformer le bâtiment en un luxueux logis de villégiature. Aujourd’hui, ce « château » permet d’accueillir confortablement 24 personnes.

Andrew est anglais, il est directeur associé de sociétés financières basées à Londres. Barbara est canadienne. Elle conseille les grands décideurs et les organisations supranationales sur la cybersécurité, la gestion des crises, les nouvelles technologies, l’IA, etc.
Ils vivent en Allemagne.

Source internet

La ferme au temps de son exploitation

Les dimensions du bâti et des deux parcelles adjacentes

Le périmètre rectangulaire (30 × 40 m) des bâtiments est d’environ 147 mètres, soit 1 300 m². Le jardin, situé derrière, a une emprise de 2 200 m². C’était autrefois un verger et un potager. Un champ de culture de 7 700 m², au sud, est entouré de ses vieux murs. L’ensemble occupe une surface de 13 200 m².

Ce champ est devenu la résidence des Veaux Verts. Il a été loti en 1981, en 13 parcelles et la voirie.

Vers les années 1950. De ce champ, on aperçoit la façade sud de la métairie. La famille Ruchaud dispose les dernières gerbes sur les meules de foin ou barjhe en patois charentais. Collection Joël Ruchaud
La description de l’acte notarié de 1840

Arrêtez-nous quelques instants sur celle-ci, rédigée en deux phrases par le clerc du notaire. Inspirez bien fort, c’est parti !
Un vaste corps de bâtiment et de servitudes d’exploitation précédé d’une grande cour d’entrée, fermée par un portail et une petite porte, près duquel est un puits avec pompe et les deux cuves de la chaudière, un grand chai où sont un treuil avec ses pressoirs (note : pour le raisin) et un timbre avec leurs autres accessoires, un hangar, chambre y joignant (vinaigrerie) où sont des tamis scellés dans les murs, deux vastes chais ou celliers, un bucher, un corridor, un couloir vouté, cave au-dessous, logement de maître composé d’appartements bas et hauts, logement de bordier, écuries, greniers, toits à vaches, pigeonnier, buanderies avec deux ponnes*, une écurie, une étable, un four, grenier au-dessus, une brûlerie dans un angle, une forge moins le soufflet, cependant dans l’autre est monté et établi une chaudière, des pompes en cuivre pipées et tous leurs autres agrès, apparaux et accessoires, une basse-cour, toits à brebis, à cochons et à volailles à la suite de la maison de maître, un grand jardin entouré de murs, dans ce jardin un puits avec timbre. Au près et à côté, une pièce de terre formant clos, étant aussi entouré de murs (note : la résidence des Veaux Verts citée à l’instant).

*Une ponne est une cuve en pierre pour la lessive, appelée également bugée dans nos contrées.

Cette description nous montre la richesse des équipements et la variété des productions. Elle témoigne de la parfaite autonomie de la ferme, certainement depuis sa création.

Une originalité, les tamis scellés
Les tamis scellés dans le mur, ancienne vinaigrerie. Photo personnelle

Originellement grillagés, ils sont une énigme pour les propriétaires actuels. Encore une, me direz-vous ! J’ai interrogé un artisan vinaigrier, propriétaire d’une importante fabrique en Charente. La production de ce produit réclame énormément d’oxygène et de chaleur, me dit-il. Pour lui, ces ouvertures servent simplement à apporter cet air, et le grillage à se protéger des indésirables (insectes et petits mammifères).

La production de vinaigre est importante. À tel point que le port en service avant celui du Loiron s’appelait port Vinaigre (La Chaume). D’ici, des barriques étaient exportées vers des contrées lointaines. Entre la ferme et ce port, une petite place au bout de la rue Gambetta se nommait « canton du Vinaigre ».

ℹ️ Lire aussi : le port du Loiron

Quelques particularités des bâtiments

L’entrée principale et sa pompe

Elle est située à l’ouest et ouvre sur la cour. Deux portes permettent son accès : une porte piétonne à gauche de la porte charretière. Cette configuration est très présente dans l’architecture des fermes clos de murs. Elle se veut simplement fonctionnelle.

Une pompe à main, reliée à un puits, alimentait en eau les bâtiments de la ferme. Un autre point d’eau existe aussi dans le jardin à l’arrière.

L’entrée principale vue de la cour. Photo personnelle
Détail de l’ancienne pompe à main et le puits à côté de l’entrée. Photo personnelle

Par ailleurs, deux autres portes sont encore visibles dans les murs bordant le jardin. La première a été condamnée depuis longtemps, la seconde est aujourd’hui le portail blanc de l’avenue des Treuils.

Dans le mur à gauche, on aperçoit l’arc de pierre d’une ancienne ouverture. Cette sente relie l’avenue des Treuils et à la place des Veaux Verts (rue Carnot).
Détail de cette ouverture. Photo personnelle
Vers 1950. Avenue des Treuils, la petite porte du mur au milieu est aujourd’hui un portail blanc utile à l’entretien du jardin. Source famille
La cour pavée
Les pavés de la cour. L’allée périphérique est moderne. Photo personnelle

L’ensemble du bâti enserre une cour d’une superficie de 450 m². La partie centrale semble très ancienne, vraisemblablement contemporaine de la construction. Elle est composée de galets posés debout sur un lit de chaux, donnant un cachet incontestable aux lieux. Cette technique de pose, hauteur des pierres et utilisation d’une chaux perméable, permet une bonne évacuation des eaux de pluie.

Le logement des maîtres

À l’époque de son exploitation, les bâtiments utiles aux productions étaient distribués autour de la cour. Quelques-uns s’ouvraient sur le champ au sud.

La maison des maîtres est au sud-est de ce rectangle. Une particularité intéressante, la grande porte en arc de pierres. Elle permet d’accéder à un corridor rejoignant le jardin arrière par une ouverture identique. Cet accès aisé se veut fonctionnel, mais il propose également au visiteur une entrée digne de ce nom.

Le logement des maîtres est dans l’angle opposé aux portails d’entrée. Photo personnelle
La très belle façade arrière de la maison. Remarquer la porte en arc de pierre du corridor évoquée plus haut. Photo personnelle

Toutes les ouvertures visibles sur cette façade sont anciennes. Aucune n’a été obturée pour échapper à l’impôt sur les fenêtres en vigueur de 1798 à 1926, contrairement à la ferme du Pont de la Pierre.

Les graffiti du corridor

Encore une nouvelle énigme ! L’entrée du corridor, côté cour, présente deux graffiti tout à fait intéressants.
Sur la pierre supérieure, on devine un bateau à voiles, les traits du burin sont finement gravés, mais il est difficile de nommer précisément le genre de navire. Un autre bateau à voile, plus petit, se dessine sur la pierre inférieure. Un personnage, au dessin naïf, peut-être féminin, se tient fièrement à la poupe (les drapeaux nous indiquent le sens du bateau).
Ces deux pierres ont-elles toujours été à l’entrée, à cette position improbable ? Sont-elles de remploi, viennent-elles d’une autre maison ? Des questions sans réponse malheureusement.

Les graffiti du corridor. Zoomer pour plus de détails. Photo personnelle
Le pigeonnier

L’importance de la ferme, ses productions diversifiées et les prestigieux propriétaires qu’elle a connus, vont de pair avec la présence d’un équipement signe de richesse, le pigeonnier.

1950, détail d’une carte postale. La situation du pigeonnier au sein de la ferme. Collection privée

Il occupe l’angle sud-ouest, dans une construction au toit à pan unique. Environ deux cent vingt boulins sont disposés sur les quatre murs. Sur le pignon nord, les pigeons entrent et sortent par deux petites lucarnes devant la plage d’envol.

Ce nombre de boulins n’a rien d’exceptionnel. Certains châteaux en possèdent des milliers. Ne négligeons pas cependant l’importance de ce pigeonnier. Son édification respectait des règles strictes. L’une de celles-ci veut que le nombre de boulins soit proportionnel à la surface des terres possédées : un hectare pour deux boulins, soit ici 110 hectares. Cette superficie ne semble pas cohérente avec les possessions anciennes de la ferme.

Une supposition : si Jean Berne fut le constructeur de la ferme, en ajoutant les superficies des terres appartenant à sa ferme du Pont de La Pierre dépourvue d’un vrai pigeonnier (seulement 12 boulins dans une grange), le nombre de 220 peut alors se justifier.

Les box à chevaux

Sur cette vue aérienne de la ferme, remarquer ces box dans une cour. En effet, Fernand Pigeonnier puis son fils Paul Bernard étaient grands amateurs de courses hippiques. Ils possédaient des champions, vainqueurs de nombreux prix. Sur des terres leur appartenant aux Fourneaux, ils avaient créé dans les années 1930 une boucle d’entraînement. Cette grande passion amena Paul Bernard à présider l’hippodrome de Châtelaillon.

Détail d’une carte postale de 1950. Les box à chevaux de PB Pigeonnier. Source famille (image retraitée)
1937. L’hippodrome privé au nord de l’actuelle rue Personnat. Image IGN Remonter le temps

Après la Seconde Guerre mondiale, Paul Bernard Pigeonnier installe une nouvelle ferme à la Chapelle, exploitée en parallèle avec celle des Veaux Verts.

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La cave

Elle est accessible par un escalier intérieur en pierre. D’une grandeur d’approximativement 50 m², elle bénéficie d’une température constante. Aucune autre issue n’est visible. Mais, cela m’a été confirmé par un Angoulinois connaisseur des lieux, un souterrain s’échappait d’ici pour aller du côté du bourg.

Les vieux casiers et caisses à bouteilles laissés par d’anciens propriétaires. Des graviers recouvrent aujourd’hui le sol de cette belle cave voûtée. Photo personnelle
Le jardin

De conception moderne, il a été pensé et créé par un éminent paysagiste de la capitale. Autrefois, ce lieu était un verger. Quelques photos valent mieux qu’un grand paragraphe.


Le mot de la fin

Une ferme ordinaire passe souvent inaperçue au cœur d’un paysage urbain. Celle des Veaux Verts ne laisse pas indifférent. Son allure massive, son emprise, son portail mystérieux et son pigeonnier confèrent à Angoulins un cachet architectural indéniable sur cette petite place longeant la rue Carnot. Les sentes et les rues l’entourant permettent d’en appréhender ses hauts et longs murs.

Vous l’avez constaté, cette supposée banalité est contredite par la notoriété de ses anciens propriétaires, les bourgeois de La Rochelle, et, depuis un siècle, par l’intuition de ses investisseurs successifs, avisés du fort potentiel de cette bâtisse, qu’il soit agricole ou touristique.

Pendant la visite, Déborah et moi étions à l’étage, admirant le jardin et contemplant le paysage. Elle m’a fait remarquer très justement cette sensation d’être à la campagne, au milieu de nulle part. En cette fin de printemps, le feuillage des arbres cache la plupart des maisons. Cette sensation est particulièrement appréciée des hôtes, me dit-elle.

J’ai essayé d’être le plus précis possible dans la rédaction de cet article. J’ai émis des hypothèses aujourd’hui non validées, en souhaitant qu’un jour, elles le soient. J’espère cependant que vous avez pris autant de plaisir à lire ce long article que moi à le rédiger. Nos énigmatiques « Veaux Verts » méritaient cela.

Les palmiers et les cyprès s’accordent bien à la beauté de cette cour. Photo personnelle

Documentation
Mes remerciements renouvelés aux propriétaires du château des Veaux Verts et à sa manager Déborah.
Je remercie aussi Joël Ruchaud, petit-fils des fermiers des Veaux Verts, pour les photos en noir et blanc illustrant cet article.
Livre « Histoire de La Rochelle » de Mickaël Augeron et Jean-Louis Mahé, 2021, éditions La Geste
Livre « Châteaux, manoirs et logis de La Rochelle et du pays Rochelais » de Jean-Louis Mahé, 2023, éditions La Geste
Archives Départementales de La Rochelle