Le château d’Angoulins, parfois appelé « Domaine du Parc », est la mairie d’Angoulins. Depuis son rachat par la commune et son installation définitive en 1952, son histoire s’est quelque peu assagie. Remanié un siècle plus tôt en 1850, acheté une première fois en 1895 par la municipalité dirigée par Gustave Guichard, ce logis bourgeois va connaître de nombreux propriétaires. Revendu en 1916, il est endommagé par la Seconde Guerre mondiale. Réaménagé au fil des budgets successifs, profondément rénové et agrandi en 2020, ce très beau château fait aujourd’hui la fierté des Angoulinois.

Petite précision : ce logis n’a rien à voir avec les seigneurs connus d’Angoulins ayant régné sur notre village avant l’abolition des privilèges de 1789.
Un logis de la bourgeoisie rochelaise
Cette demeure bourgeoise n’a pas toujours eu l’architecture que nous lui connaissons aujourd’hui. Au XVIIIᵉ siècle, elle appartient à la famille Seignette, dont les membres les plus éminents sont pharmaciens et négociants.
Ce domaine est une maison de maître accolée à une importante métairie, de part l’importance des biens possédés par les Seignette, terres, vignes et marais. Il est visible sur la carte de Claude Masse, géographe de Louis XIV. Ses origines sont inconnues, peut-être peut-on la dater du XVIIᵉ siècle, comme la ferme des Veaux Verts.

On découvre ce domaine plus précisément sur le premier cadastre de 1811. Depuis quelques années, il appartient à Louis Arzac Seignette (1775-1825). Celui-ci a hérité du domaine au décès de son père, Élie Louis (1742-1805), dont l’épouse fut Claire Doublet (1744-1799). Élie Louis a vraisemblablement hérité de ses parents, car sa mère, Jeanne Perdiau, y est décédée et inhumée en 1785.
Élie Louis fut le maire d’Angoulins de 1800 à 1805. Il est issu de la grande famille rochelaise des Seignette, médecins et apothicaires renommés, créateur d’un sel polychreste, appelé « Sel Seignette ».
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Louis Arzac s’y installe aussitôt, bien qu’il ait conservé sa maison de La Rochelle. Cette proximité lui permet d’administrer au plus près ses nombreux biens d’Angoulins. La métairie est louée à des fermiers.

Bien plus précis que cette vue du cadastre, Louis Arzac a eu la bonne idée en 1813 de confier à un géomètre le relevé de toutes ses propriétés. Levé et dessinée par Monsieur Babrie d’après le premier cadastre communal, il a été approuvé conforme par l’ingénieur vérificateur de l’administration. Excellent travail !
Ce précieux document est archivé à la médiathèque Michel Crépeau de La Rochelle. Une copie numérique m’a été très aimablement donnée, avec une autorisation de publication.

Remarquer dans le coin supérieur gauche un petit carré rose sous un arbre. Il s’agit d’une sépulture, celle de quatre membres de la famille Seignette : Jeanne Perdriau, la grand-mère de Louis Arzac Seignette, inhumée en 1785, Jean Elie Louis Arzac, le fils de Louis Arzac, décédé à 7 ans en 1824, suivi de Louis Arzac en 1825, puis son épouse, Marguerite Ladame, inhumée en 1845. Les dépouilles seront déplacées au cimetière de l’église lorsque la commune rachètera le château en 1895.

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Élisa, fille de Louis Arzac, hérite du logis
Au décès de Louis Arzac en juin 1825, sa fille Élisa (1809-1860) tire au sort — en 1835 ! — le lot de la succession contenant le logis. Deux ans plus tard, elle épouse Frédéric Poutier, négociant, propriétaire et bourgeois de La Rochelle. En 1840, le couple achète la ferme des Veaux Verts. Malheureusement, Frédéric décède en 1842 à Ivry, près de Paris. Il avait 44 ans. Quelques années plus tard, en avril 1849, elle se remarie avec son cousin Paul Monlun (1816-1872), de sept ans plus jeune qu’elle.

En cadeau de mariage, un nouveau château est construit sur l’emplacement du premier logis des Seignette. C’est celui que nous connaissons aujourd’hui. Il reste de ce domaine la partie centrale, elle a traversé les décennies jusqu’à nous. La métairie du château est transférée à la ferme des Veaux Verts, et devient officiellement la nouvelle « métairie d’Angoulins ».

En 1830, imitant le père de sa future épouse, Paul Monlun avait établi un relevé de ses propriétés d’Angoulins.
« … Les bourgeois rochelais sont les principaux propriétaires fonciers d’Angoulins au XIXᵉ siècle. Vers 1830, Monsieur Monlun fait établir l’atlas de ses propriétés angoulinoises, où plus de 180 parcelles sont recensées ».
Source : « Le Patrimoine des communes de Charente-Maritime », volume 1, page 155
Élisa, marquise de La Verpillière
De cette union naît le 12 février 1851 une fille, prénommée également Élisa. Le 30 août 1871, cette jeune privilégiée épouse le marquis Théodore Leclerc de La Verpillière (voir note en bas de page). La cérémonie est exceptionnellement célébrée au château, car le père de la mariée est malade et ne peut pas se déplacer à la mairie. Les noces tout juste célébrées, le couple s’installe à Lagnieu dans l’Ain d’où est originaire cet officier de cavalerie. Neuf mois plus tard, en mai 1872, son père décède, et elle hérite du domaine.
La commune se porte acquéreuse
Vingt années se sont écoulées. Nous sommes le 5 avril 1893. Élisa signe la promesse de vente de la propriété à la commune. La vente est définitivement conclue le 18 octobre 1895 chez Maître Chevalier, notaire à Angoulins, bien que la municipalité dispose des biens depuis mai 1893.
Le domaine se compose de l’habitation principale, de chais et dépendances, d’une écurie, d’une laiterie, de brûleries et d’une distillerie. S’y ajoute un grand parc au bout duquel la mère d’Élisa a construit sur un belvédère un ravissant pavillon. Vue imprenable sur la campagne et la mer ! Malheureusement, cette « tourelle », comme la nomment les Angoulinois, sera sinistrée pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle ne sera jamais reconstruite.
Pour la décoration de ce pavillon, Élisa avait commandé à son cousin, le peintre rochelais William Bouguereau, des tableaux représentant le cycle des saisons.

Le château, les dépendances et le parc occupent alors une surface de 64 700 mètres carrés (6 ha 47 ares).
Le château se compose des pièces suivantes :
Au rez-de-chaussée, 5 appartements, 1 salle à manger et 1 office ;
1ᵉʳ étage : 4 chambres, 1 salle de billard ;
Une construction contiguë au sud et au nord ;
Écurie, chai, jardin avec serres, le tout sur 4 hectares.
Vente pour 42 000 francs.
Source Claude Torchon

Après une vente ratée, le domaine est loué
Juin 1896. Le conseil municipal du maire, Gustave Guichard, prend la décision de revendre le château seul. Il n’y a que les bâtiments en face de l’église qui intéressent les élus : ils vont servir à l’installation de nouvelles classes d’écoles et d’une mairie plus spacieuse. Sans en connaître la cause, cette vente n’aboutit pas. Le conseil décide alors d’affermer le château pour en tirer des revenus utiles à la sauvegarde et à la rénovation de l’existant.
Tout va rapidement. Un hôtel est ouvert en juillet 1896, il est géré pendant quelques années par sa sœur, Adèle Guichard (1854-1916), et son époux Louis Penisson (1841-1918), les arrière-grands-parents de ma cousine Martine Guichard Royer.

Léon Cailleaud, homme d’affaires de Rochefort, prend la suite des Penisson. Justement, elles ne sont pas florissantes, et, en 1904, il demande à la commune la résiliation de son bail. Une nouvelle location est consentie à un pharmacien, Joseph François Eury (1873-1954).
Le 1er février 1905, les anciennes écuries sont transformées : une laiterie est ouverte et produit différents laits jusqu’en 1913, année de sa faillite. Ce bâtiment (3 sur le plan ci-dessus) a été rasé au début des années 1960 pour laisser la place au parking actuel de la mairie.

L’aile droite du château (2 sur le plan) subira le même sort quelques années plus tard, car celle de gauche a brûlé en 1940.

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Une marque de Cognac de renommée mondiale
Une annexe au château (5 sur le plan) abritait un chai, une brûlerie et une distillerie d’alcools développés par Arzac Seignette, du temps du premier logis.
Au XXᵉ siècle, les alcools Seignette connaissent une renommée mondiale. La marque existe toujours, la preuve en image (à consommer avec modération !).

Une nouvelle école très attendue
Les besoins en locaux scolaires sont pressants, les deux écoles existantes saturent. C’est une des raisons de l’achat du château. Les annexes sont réaménagées et une nouvelle construction dans la continuité voit s’installer, à gauche, l’école des filles et, à droite, l’école des garçons. Et, au milieu, la nouvelle mairie, auparavant située rue Gambetta. Le genre de configuration que l’on retrouve souvent dans les villages.

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Le château quitte le domaine communal… pour y revenir !
En 1916, le château est vide d’occupants depuis la faillite de la laiterie Eury. La commune décide de vendre le château aux enchères. Le 30 avril, Berthe Gillet, originaire de Blois, veuve d’un entrepreneur de transport de La Rochelle, remporte l’adjudication.
En 1921, la veuve Gillet cède le château à une autre veuve, Camille Flandrin. Son mari, Henry Flandrin, né à Rochefort en 1859, est médecin militaire. Cette famille en comptait de nombreux, elle avait ouvert une clinique à Rochefort qui portait ce nom.
De nombreux médecins sont issus de la famille Flandrin. Jusqu’en 1998, une clinique portait ce nom à Rochefort.
Fin 1924, le château change une nouvelle fois de propriétaire. En l’occurrence, il s’agit encore d’une femme, Marie Pontier (1865-1944), divorcée depuis 1889 de Louis Favet (né en 1857 à Carpentras). Elle se remarie en 1927 à la mairie d’Angoulins avec Joseph Limouzin (1854-1931). Marie et Joseph ont habité le château pendant 17 ans, jusqu’au décès de celle-ci en 1944.
Sa fille Rose, née de son premier mariage, est l’unique héritière du château. Née à Carpentras en 1886, elle a épousé Alphonse Boissière en 1917 à Avignon. Le 24 juillet 1952, Rose revend à la mairie le château et ses annexes. Le prix payé de 1 900 000 francs par la commune est compensé partiellement par l’indemnité reçue pour dommages de guerre de 850 000 francs. Après quelques aménagements, les services communaux s’y installent définitivement.
Par la suite, l’ancienne mairie abritera le syndicat d’initiative. Les classes des filles et des garçons seront partiellement transférées après la création des nouvelles écoles primaires en 1955 et 1960. La cantine scolaire était ici. Aujourd’hui, ce sont des salles de réunion, les salles Europe et Jean Monnet servant aux grands évènements et aux associations. Une médiathèque complète l’ensemble.
L’école primaire des garçons Jean Moulin et celle des filles, Hélène Boucher, ont été construites sur des terrains autrefois appartenant au domaine. Comme quoi, en 1895, la décision de l’acheter, puis, en 1952, de le racheter fut d’excellentes et opportunes décisions.
Avant / après…




Un évènement douloureux, l’ouragan de 1999
Cet évènement exceptionnel a marqué pour de très longues années le parc municipal.



Note : pour l’anecdote, le 7 juillet 1874, à la mairie de La Rochelle, le marquis et son beau-frère Hippolyte Barbedette (magistrat, député et sénateur de la Charente-Inférieure, 1827-1901) sont les témoins du mariage de mon arrière-arrière-grand-père, Jean François Léon Martineau (1845-1901), jardinier au château, et d’Elisabeth Henriette Félicité Martin (1850-1933). Comme dirait ma fille, « c’est kek’ chose ! »
Documentation
Le Patrimoine des Communes de Charente-Maritime, Flohic éditions
Mémoire en Images, Angoulins, Denis Briand, éditions Alan Sutton
Châteaux, manoirs et logis de La Rochelle et du pays Rochelais, 2023, Jean-Louis Mahé, La Geste éditeurs
Mairie d’Angoulins
Médiathèque Michel Crépeau
Archives départementales 17
Photos personnelles
