La laiterie Eury


Après la Seconde Guerre mondiale, au fil des décennies, le tissu industriel français s’est concentré et la plupart des petites usines maillant le territoire ont disparu.
C’est le cas pour Angoulins. À la fin du XIXᵉ siècle, puis lors du XXᵉ, plusieurs petites industries, utiles à l’essor de la société, s’installèrent à Angoulins, dont une laiterie renommée.
Cet article est le second d’une série consacrée aux activités économiques angoulinoises.


La laiterie Eury occupait une annexe (écurie) du domaine du parc (actuel château, mairie d’Angoulins), aujourd’hui, c’est le parking de la médiathèque. Image OpenStreetMap

Tout commence en 1905

En 1872, au décès de Paul Monlun, sa fille Elisa devient propriétaire du domaine du Parc (« le château » pour les Angoulinois). Vingt ans plus tard, en avril 1893, devenue Marquise de La Verpillière par le mariage, elle vend l’ensemble des biens, château, parc et dépendances à la commune d’Angoulins dont les besoins en locaux nécessaires à la collectivité vont croissant.

Dans l’ancienne distillerie est installée la nouvelle mairie (actuel espace Europe) entre deux nouvelles classes d’école. Elle afferme les biens restants à des entrepreneurs. Le 15 septembre 1904, Joseph François Eury, pharmacien de La Rochelle au 2 rue du Temple, loue le château et ses dépendances. Les anciennes écuries sont réaménagées et en janvier 1905, une laiterie voit le jour : la « Société Eury et Compagnie, société des laits purs d’Angoulins ».

ℹ️ Lire aussi : la mairie et le parc municipal

Joseph François Eury est né le 3 avril 1873 à Torigni-sur-Vire dans la Manche (le pays du bon lait et du bon beurre !). Il épouse le 31 août 1898 à la maire d’Aulnay-les-Bondy (Aulnay-sous-Bois, près de Paris) Louise Victoire Leistner (1874-1916). Ils auront trois enfants. Joseph décède le 26 février 1954 à Gennevilliers, en banlieue de Paris.
Joseph est docteur en pharmacie de l’Université de Paris. Ex-interne des hôpitaux de Paris, il est lauréat du prix Gobley (récompense de l’École supérieure de Pharmacie de Paris, créée en 1879 par Jules Ferry).
Installé à La Rochelle depuis 1897, il tient un laboratoire d’analyses. Créateur de remèdes plus ou moins fantaisistes, il se spécialise dans la stérilisation du lait et décide de passer à l’étape industrielle. L’usine d’Angoulins servira cette ambition.

Source Geneanet et l’article de Denis Briand.
Joseph Eury dans son laboratoire de La Rochelle. Source internet
Le 2 rue du Temple où Joseph Eury tenait sa pharmacie et son laboratoire. Image Google Maps
Sur cette image (vers 1950), les bâtiments de l’ancienne laiterie d’Angoulins. Remarquez aussi l’aile gauche aujourd’hui disparue du château (actuelle mairie). Source internet

La production est variée

La production s’articule autour de cinq produits dont les marques ont été déposées par le Dr Eury.
Lait Eury (lait stérilisé fixé du docteur Autefage, vendu en bouteille et boite) ;
Lait Alpha (lait condensé sans sucre du même docteur, vendu en boite, étiquette bleue) ;
Lait « Au Château » (lait condensé sucré encore du même docteur, vendu en boite, étiquette rouge) :
Farine lactée du Dr Autefage (décidément, il est partout ce bon docteur !) ;
Crème Alix (entremets sucré aux œufs).
Je n’ai pas trouvé d’informations précises sur ce Dr Autefage.

Entête des courriers de la laiterie Eury. Attention, le 2 ne répond plus ! Collection Claude Torchon
En bon patron, notre ami Joseph surveille ses employés. Collection Denis Briand

Un atout pour la vie économique locale

L’installation de cette usine est une opportunité pour nos fermiers. À partir de 1872, la crise du phylloxéra les a durement frappés. La demande de lait devient importante, ils ont là l’occasion de réorienter la production et d’augmenter leurs revenus. Notez qu’à une certaine époque, les anciens rencontraient plus de vaches dans les rues que d’habitants !

Petit rappel entomologique
Le phylloxéra de la vigne est une espèce d’insectes hémiptères de la famille des Phylloxeridae. C’est une sorte de pucerons ravageurs de la vigne. Le terme de phylloxéra désigne aussi la maladie de la vigne causée par cet insecte. Apparue en France vers 1861, la crise durera jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle.

Source Wikipédia

Joseph s’implique fortement dans la vie locale, il devient secrétaire des caisses agricoles et participe à la création d’une société d’agriculture. Son lait est reconnu internationalement et reçoit des prix, deux médailles d’argent à Milan en 1907 et à Londres en 1908. Il est fait chevalier (1905) puis officier (1913) du Mérite Agricole.
La presse locale se fait l’écho du succès de la laiterie, la bonne fortune d’Angoulins.

La renommée est telle que la laiterie fournit différents ministères, la Marine, la Guerre, les Colonies, etc. Source AD17

En novembre 1911, Joseph obtient la concession de distribution publique de l’électricité pour la commune. Vingt-trois lampes vont éclairer les rues et les habitants peuvent souscrire un abonnement. Une révolution !

Le Courrier de La Rochelle, 5 décembre 1911.
Source AD17

En novembre 1912, il rachète à un industriel de Nantes la laiterie de Thouaré-sur-Loire au nord est de Nantes, revendue quelques années plus tard.

Huit années de production pour nos laits purs d’Angoulins

Fort malheureusement, cette prospérité ne va pas durer. Dans cette première décennie du XXᵉ siècle, une société dont le service commercial est redoutable va entraîner la chute de la laiterie d’Angoulins : il s’agit de Nestlé, qui, à coups de rachat de concurrents, va dominer le marché national et international du lait.

Le 13 mai 1913, l’assemblée générale extraordinaire des sociétaires vote la liquidation de l’entreprise. Le 10 juin, le Tribunal de commerce de La Rochelle entérine la faillite. Tout le matériel de la laiterie est vendu aux enchères le 30 du même mois.
Après cette déconfiture, Joseph Eury retourne à Paris dans son laboratoire d’analyses pour les pharmaciens situé au 16 rue des Lions Saint-Paul dans le 4ᵉ arrondissement.

Annonces de la dissolution de la laiterie Eury et de la vente de tous ses biens. Source AD17

La bataille judiciaire avec la commune

Après la faillite, les créances dues par la laiterie sont importantes. N’oublions pas que la commune est propriétaire des immeubles : dès l’été 1913, elle saisit le Tribunal de commerce de La Rochelle afin qu’il admette sa créance au passif privilégié de la faillite, représentant les loyers, réparations locatives et dommages-intérêts. Soit la somme de 6 235 francs (environ 20 000 euros). Ce que conteste le syndic chargé de la liquidation.

Ce dernier obtient gain de cause, car le loyer a été réglé jusqu’au 31 décembre 1913. Curieusement, la mairie a eu le tort de ne pas récupérer les clés des locaux à cette date alors qu’elles avaient été mises à sa disposition. Néanmoins, les parties sont d’accord pour expertiser les bâtiments et fixer le montant des travaux de remise en état. Le juge consulaire ne reconnaît pas le privilège de la créance, car la commune ne s’est pas opposée à la vente du matériel de la laiterie. Il avoue son incompétence sur le montant des dommages-intérêts et condamne la commune aux dépens. Dure sentence, mais celle-ci, sûre de son bon droit, fait appel.

Elle a eu raison. Le juge de la Cour d’appel de Poitiers rend son verdict le 12 mai 1915. Il donne tort à son collègue du Tribunal de La Rochelle sur son incompétence à évaluer les dommages-intérêts. La créance est admise au passif privilégié de la faillite pour le montant des réparations locatives dues auquel s’ajoute une juste indemnité de résiliation de bail de 1 500 francs. Juste, car, signé pour trente ans, le bail a cessé au bout de huit. Le préjudice est réel puisque la commune avait engagé de grosses dépenses de réparations sur son budget en prévision de cette longue occupation. Le syndic est condamné aux dépens des deux jugements. Dura lex sed lex ! (Ne regardez pas dans votre verre !)

Il faudra neuf années au syndic — soit en 1922 — pour clôturer définitivement cette faillite, qualifié de « krach local » par le député rochelais André Hesse, futur maire de La Rochelle et ministre. La presse lui reprochera son inaction, mais que pouvait-il faire face à une concurrence internationale féroce ?

Après la laiterie

La municipalité récupère les bâtiments. Mais, le domaine est revendu en 1924. Il faut attendre 1952 pour que celui-ci redevienne communal. L’ancienne laiterie est réaménagée et sert au fonctionnement des services techniques, de plus en plus sollicités par les besoins croissants de la population. Des pièces sont aménagées pour d’autres fonctions. Ma cousine Martine se rappelle avoir utilisé l’une d’elles à l’occasion de son mariage en octobre 1958. À cet instant, le quai et son auvent n’existent plus, peut-être depuis longtemps.

Quelque temps plus tard, au début des années 1960, les alentours du château, propriété de la commune depuis 1952, subit de vastes aménagements. L’aile gauche, imposante, est détruite. Elle était en mauvais état depuis un incendie survenu en 1944. Tant de surface n’est pas nécessaire. L’ancienne laiterie subit le même sort, un parking est aménagé. Le mur de clôture allant jusqu’au parc est abattu.

Le bâtiment de la laiterie est visible en 1957. Mais plus en 1964 ! Images IGN Remonter le temps
Le parking de la médiathèque / mairie d’Angoulins, autrefois occupé par la laiterie. Image Google Maps

ℹ️ Les autres articles de cette série sont ici : Accueil > Articles > Vie économique > Les petites industries


Documentation
Laiterie Eury : Joseph Eury et la laiterie d’Angoulins (1905-1913), Denis Briand, Expression-Hist
Remerciements à Claude Torchon, historien d’Angoulins
Internet, eBay, Wikipédia, IGN, OpenStreetMap