Les seigneuries


Présentation

Angoulins fut une terre noble du XVe siècle jusqu’à la Révolution française, soit plusieurs siècles d’histoire assez complexe (partages, renonciations, successions, ventes, reprises, etc.). Avant les premiers anoblissements, notre village fait partie de la puissante baronnie de Châtelaillon (vraisemblablement à partir du XIe siècle). Elle perçoit des droits de péages sur le transit de marchandises au Pont de la Pierre et à Saint-Jean-des-Sables et prélève, au passage, quelques deniers sur la production et le transport de sel.
Cet article a pour objet de faire une synthèse compréhensible des seigneuries, les principales étant Jousseran et le Pont de la Pierre et de leurs seigneurs. À cette fin, je m’appuie sur les travaux déjà publiés des historiens locaux, les sources sont citées tout en bas. En fin d’article, j’évoquerai aussi les autres seigneuries d’Angoulins.
Deux petites précisions : 1• L’ancien domaine du Parc, aujourd’hui la mairie, n’est pas une maison noble. 2• L’histoire est parfois plus complexe que le récit ci-dessous. L’article étant déjà assez long, mon unique objectif reste le plaisir de lecture.

1️⃣ La seigneurie de Jousseran

Jousseran semble la plus ancienne des seigneuries d’Angoulins. Son étymologie n’est pas connue, mais lorsque je consulte les archives généalogiques, ce nom est porté par des familles rochelaises au XVIIe et XVIIIe siècle. Elle aurait été anoblie par la baronnie de Châtelaillon avant le XVIe siècle.
Au début des années 1500, Jousseran appartient à Jacques Du Lyon. Il est élu maire de La Rochelle le 23 avril 1514 (jusqu’au 15 avril 1515, le maire étant nommé pour une année à cette époque) avec pour titre « honorable homme et sieur de Jousseran ». En 1539, il possède le fief des Bugaudières (au nord de Muron, entre Rochefort et Surgères), uni à celui de Jousseran pour lequel il rend hommage au seigneur de Châtelaillon et possède basse et moyenne justice. En 1543, Jousseran et La Salle d’Aytré appartiennent à Yves Du Lyon, écuyer, échevin (équivalent de conseiller municipal) de La Rochelle, le fils de Jacques.

◻️ Qu’est-ce que « Rendre hommage » ?
C’est une promesse de fidélité et de dévouement absolu d’un vassal pour son seigneur. En contrepartie, ce dernier lui permet de jouir paisiblement de son fief. Une cérémonie en présence de témoins peut avoir lieu au domaine du seigneur pour marquer l’évènement.

◻️ Fief vs Seigneurie ?
Le fief est une terre concédée par un seigneur à un vassal en échange d’obligations de fidélité mutuelle : le seigneur protège, le vassal rend service.
La seigneurie est une souveraineté exercée par le seigneur en matière de justice, de gouvernement sur un fief dont il est détenteur et sur ses habitants auxquels il assure la protection militaire en échange de services et de perception de droits.
Source CNRTL

◻️ Comment était rendue la Justice avant la Révolution ?
Le mode d’organisation du système judiciaire avant la Révolution est une justice rendue par le seigneur. Celui-ci possède selon l’importance de la seigneurie, jusqu’à trois niveaux de justice : la haute, la moyenne et la basse. Cette justice règle les conflits entre les vassaux (paysans, gens des villes) et ceux attachés aux droits seigneuriaux.
• La haute justice concerne les délits très graves, au civil comme au pénal. La peine capitale peut-être prononcée, faire appel est possible devant les juges royaux.
• La moyenne justice, les délits graves comme les injures, les bagarres et les vols, mais non passibles de peine de mort. Elle s’occupe aussi des successions, de la protection des mineurs, etc.
• La basse justice, les droits de la propriété, l’exécution des contrats, les petits délits et amendes.

ℹ️ Pour aller plus loin, la justice féodale sur Wikipédia

Les Berne, famille de protestants rochelais

À la fin du XVIe siècle, les seigneuries de Jousseran et des Bugaudières appartiennent au sieur Evrard de Porcillon. À son décès, il ne semble plus posséder les Bugaudières. Anne de Nagères, sa veuve, hérite de Jousseran et, en 1606, aliène ce logis en faveur de Jean Berne, écuyer, échevin de La Rochelle où il est né en 1575.
Au début du XVIIe siècle, la baronnie de Châtelaillon est en déclin. Un décret d’août 1615 acte la séparation de celle-ci et de la seigneurie d’Angoulins. Jean Berne emporte l’adjudication du fief et devient alors le nouveau et véritable seigneur de Jousseran et de la châtellenie d’Angoulins (division administrative la plus petite du royaume de France). Il a pour épouse Marie Mounereau avec laquelle il aura au moins six enfants. Le 7 avril 1619, il est élu maire de La Rochelle sous le titre de « seigneur d’Angoulins et de Jousseran » (en 1620, il est seigneur du Pont de la Pierre, nous le verrons plus bas). En 1623, il agrandit son domaine en achetant le fief des Coudrans (terres situées au nord-ouest de l’église). Jean Berne est l’un des plus grands seigneurs qu’ait compté notre village.

Où était situé le logis noble de Jousseran ?

Dans les années 1950, Jean Joguet, archiviste départemental, s’intéresse à l’histoire d’Angoulins et notamment aux seigneuries. Pour lui, la maison était située au bout de la rue Gambetta, à l’époque la colonie de vacances de Châtellerault, aujourd’hui des logements HLM. Mais, il n’a pas pu le prouver, son interrogation est restée sans réponse. Au début des années 2000, Denis Briand, historien local, a déterminé de façon précise et incontestable cette localisation grâce à un examen approfondi du cadastre ancien et d’actes notariés. C’est autour de la cour Gambetta, au n° 5, que les bâtiments du logis étaient distribués. La moitié du domaine était un grand jardin qui longeait la petite rue de la Paix. En face du logis, dès la fin du XVIe siècle, le seigneur loue une petite maison à un boulanger pour la cuisson du pain des villageois : c’est le four banal.

Rue Gambetta, localisation du logis de Jousseran et du four banal. À droite, l’hypothèse de Jean Joguet. Et la maison noble du Pin (j’en parle plus bas). Source Google Maps
Le four banal se trouvait ici, au 4 rue Gambetta. Photo personnelle

Le petit cimetière protestant

En 1630, Jean Berne réserve un petit terrain de son domaine, au cœur du bourg, pour inhumer ses coreligionnaires protestants. Il est lui-même enterré dans ce cimetière le 14 octobre 1635. Angoulins n’a jamais été une terre protestante (quatre familles recensées à la fin du XVIIe siècle). Le village est toujours resté catholique face à la puissante cité rochelaise dont le souhait était de détruire l’église fortifiée Saint-Pierre-ès-Liens. En vain.
Après le décès de Jean, Mounereau Berne (à noter que ce prénom rare est le nom de sa mère !) devient le nouveau seigneur de Jousseran pendant 35 ans.

ℹ️ Lire aussi : l’église Saint-Pierre-ès-Liens

Mounereau décède le 13 juin 1670. L’année suivante, son frère Jacques Berne, seigneur de Lhoumée, après la renonciation d’autres membres de la fratrie, vend la seigneurie à Mathurin Gabaret, écuyer, capitaine de vaisseau et chef d’escadre de la flotte de Louis XIV.

Les Gabaret, grands marins au service des rois

Né vers 1600 à Saint-Martin-de-Ré, Mathurin décède le 22 septembre 1671 à Barèges dans les Pyrénées, peu de temps après l’achat (non finalisé) de la seigneurie. De religion catholique, il combattit dans la marine royale contre les espagnols, les rochelais et les barbaresques (peuple d’Afrique du Nord). Pour le récompenser, Louis XIV l’anoblit en 1665, lui et sa descendance.

La famille Gabaret est connue pour avoir fourni plusieurs officiers de marine qui se sont distingués au service du royaume de France sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV. Elle a donné naissance à trois chefs d’escadre, un lieutenant général des armées navales et un gouverneur de la Martinique. Les Gabaret descendent des vicomtes de Gabarret de Gabardan une famille noble depuis le XIe siècle originaire des Landes. Ces Gabaret se seraient appauvris lors des guerres du XIIIe siècle au XVe siècle, ils commenceraient à armer des navires dès cette date. Vers 1550, une branche s’installe sur l’île de Ré, l’autre sur l’île d’Oléron. Le lien entre les deux lignées de Gabaret n’est pas précisément établi. L’hypothèse communément admise fait coexister à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle deux frères Gabaret installés, l’un, Mathurin, sur l’île de Ré, l’autre, Louis, sur l’île d’Oléron. Les lettres d’anoblissement de Louis Gabaret, natif de Saint-Denis-d’Oléron, le désignent comme un cousin de Mathurin Gabaret, né à l’île de Ré.

Source Wikipédia

En 1672, les enfants de Mathurin Gabaret, Nicolas, Mathurin Jr et Jean règlent les derniers détails de la succession de la seigneurie avec les enfants de Jacques Berne.
Peu après, Mathurin Jr et Nicolas vendent leur part à leur frère Jean. Par cet acte, il devient le nouveau seigneur de Jousseran et d’Angoulins.
Né le 5 juin 1631 à Saint-Martin-de-Ré, Jean Gabaret est le digne fiston de son père : écuyer puis chevalier, seigneur de plusieurs fiefs (dont Curzay à Longèves acheté en 1673), chef d’escadre en 1679, lieutenant général des armées navales du roi en 1692, il est fait Grand Commandeur de l’Ordre de Saint-Louis (ordre créé en 1693 par Louis XIV, c’est une récompense militaire, ancêtre de la Légion d’honneur) et plus tard gouverneur de La Martinique. Sur surnom — Le Grand Gabaret — est mérité. Il meurt le 26 mars 1697 à Rochefort. Il est inhumé dans l’église Saint-Pierre d’Angoulins au côté de son épouse Marie Jamon décédée en août 1686.

Jean Gabaret, dit le Grand Gabaret. Source Wikipédia (licence publique)

Jean a eu de nombreux enfants dont Jules né le 31 janvier 1666 à Saint-Martin-de-Ré. En juillet 1696, ce dernier s’engage à se marier avec Anne Bruneau veuve d’un chevalier, propriétaire du château d’Huré (à Lagord près de La Rochelle). Au même moment, Anne fait don de tous ses biens à son futur époux et un enfant, Louis, naît avant le mariage célébré en décembre (le petit Louis décédera à l’âge de deux ans). Son père Jean l’a déshérité, car il n’approuve pas ce mariage. Par la suite, Jules conteste le testament, obtient gain de cause et en avril 1698, il devient le nouveau seigneur d’Angoulins.
Comme ses ascendants, Jules a un CV impressionnant : chevalier, il débute et fait carrière dans la marine royale. À 23 ans, il est lieutenant de vaisseau et à 27 capitaine des vaisseaux du roi. En 1702, à 34 ans, à la suite d’un duel gagné, mais qui pourrait lui valoir des ennuis, il rejoint l’Espagne pour servir le roi Philippe V (petit-fils de Louis XVI) : en 1708, il est lieutenant des gardes du corps du roi, en 1709, général de cavalerie. Il est fait marquis. Puis, en 1710, il devient maréchal des camps et armées du roi, de 1711 à 1713, gouverneur de Saragosse, en 1715, général de l’armée navale espagnole. En 1717, il peut revenir en France et deux ans plus tard, il est maréchal des camps et armées du roi Louis XV.
Vers 1714, son épouse Anne décède et est inhumée dans l’église d’Angoulins au côté de son beau-père Jean Gabaret. Bien après, le 14 décembre 1734, Jules se remarie avec Jeanne Desbordes en la même église.

4 décembre 1734, mariage de Jules « de » Gabaret, marquis et seigneur d’Angoulins avec Dame Desbordes. Registre paroissial d’Angoulins. Source AD17

Jules meurt à La Rochelle le 22 janvier 1746 et est inhumé dans l’église d’Angoulins. Trois mois plus tard, le 13 avril, Jeanne Desbordes décède. Elle repose dans l’église Notre-Dame de La Rochelle.

Une situation financière critique

Depuis 1709, le domaine est endetté et placé sous tutelle judiciaire. Jules n’a jamais pu rembourser ses créanciers, ses revenus et ceux de la seigneurie ne semblant pas suffisants. Au décès du couple en 1746, les biens sont saisis et la communauté liquidée. Le 21 janvier 1749, la seigneurie d’Angoulins et Jousseran — en mauvais état — est adjugée à Etienne Henri Harouard du Beignon (La Jarne 1697 – La Rochelle 1765), écuyer, seigneur de La Jarne (château de Buzay). Cependant, un parent de Jules, Jean Dagieux, obtient la reprise des biens par sa parenté, à condition de proposer le même prix d’adjudication (en droit coutumier, le retrait lignager). Il meurt en 1761. Ses héritiers récupèrent la seigneurie, mais elle est reprise dans le domaine royal en 1774 : pour faire simple, elle aurait dû revenir à la couronne dès 1615 après sa séparation de la baronnie de Châtelaillon mais le pouvoir royal n’a pas voulu acter ce retour eu égard aux services rendus par les Gabaret. Au décès de Jules en 1746, rien ne peut donc entraver ce retour dans le domaine royal (on peut dire que l’administration royale a pris son temps !)

En avril 1778, la partie des biens ne relevant pas du domaine royal sont adjugés à François Tainon, dit Tainon de Bellevue (Usseau, Deux-Sèvres 1737 – Angoulins 1790). Il devient le nouveau seigneur du patrimonial d’Angoulins et de Jousseran.
François Tainon a vécu à Saint-Domingue où il apporta son concours aux milices de propriétaires pour mater des révoltes d’esclaves. C’est un procédurier, il eut de nombreux démêlés avec la justice et fut en conflit avec le curé Paris d’Angoulins, car il ne payait pas la dîme (contribution sur les récoltes à payer à l’église).

Le fief de Bellevue, à l’ouest d’Usseau (Deux-Sèvres), a donné son titre à François Tainon. Source IGN Géoportail

Les biens repris relevant du domaine royal sont attribués au ministre de Louis XV, Henri de Bertin suite à un échange de ses droits dans les Moëres (région marécageuse près de Dunkerque).

Henri de Bertin, dernier seigneur d’Angoulins

Henri Léonard Jean Baptiste de BERTIN, est né à Périgueux le 24 mars 1720. Encore un CV long comme le bras ! Avocat de formation, il est lieutenant général de la police de Paris de 1757 à 1759 et plusieurs fois intendant de généralités (équivalent de préfet). Il créé les écoles vétérinaires de Lyon, Limoges et Maisons-Alfort. De 1759 à 1763, il est contrôleur général des finances de Louis XV, le Bruno Le Maire de l’époque. À cette occasion, il émet l’idée du cadastre, garant d’une meilleure répartition de l’impôt, mais ses réformes se heurtent à l’hostilité naissante du peuple et de ses représentants.
Comte de Bourdeilles (Dordogne) et de Benon (Charente-Maritime), premier baron du Périgord et d’Aunis, seigneurs de plusieurs fiefs dont Angoulins pour lequel il dispose des trois niveaux de justice (voir plus haut).

Henri de Bertin portant fièrement sa Croix de l’Ordre du Saint-Esprit, ordre de chevalerie le plus prestigieux de la monarchie.
Peinture d’Alexandre Roslin, vers 1780.
Source Wikipédia

À la Révolution, Henri de Bertin se réfugie à Aix-la-Chapelle où il donne procuration pour la vente de ses biens. Angoulins est racheté par son cousin Léonard de Bertin. Finalement, il n’en a tiré peu d’argent, car depuis le 4 août 1789, la suppression des privilèges a considérablement amoindri la valeur des biens de la noblesse.
Henri de Bertin meurt à Spa (principauté de Liège, Belgique) le 16 septembre 1792.

Acte de baptême d’Henry (Henri) de Bertin, paroisse de Saint-Silain à Périgueux. Source AD24

Chronologie des seigneurs d’Angoulins (et de Jousseran)

PériodeNom du seigneur
14xx-1543Jacques Du Lyon
1543-159xYves Du Lyon
159x-1615Evrard de Porcillon
1615-1635Jean Berne (en 1620, seigneur du Pont de la Pierre)
1635-1671Mounereau Berne
1671Mathurin Gabaret
1671-1698Jean Gabaret
1698-1749Jules Gabaret
1749Étienne Henri Harouard du Beignon
175x-1761Jean Dagieux
1761-1774Héritiers de Jean Dagieux
1774Reprise dans le domaine royal
1778-1790François Tainon de Bellevue (pour le patrimonial)
1781-1789Henri de Bertin (pour le domaine royal)
Les seigneurs de Jousseran, de 1500 à 1790.

2️⃣ La seigneurie du Pont de la Pierre

La ferme du Pont de la Pierre vue de l’ancien chemin gaulois venant de Cramahé. Photo personnelle

Cette grande ferme du Moyen Âge est construite au sud du long chemin d’origine gauloise venant de Salles-sur-Mer, via Cramahé jusqu’à La Rochelle. Son activité agricole est très ancienne. À proximité, le pont de la Pierre, unique passage vers Aytré et La Rochelle et, en conséquence, un péage à passer.
Anoblie le 22 juin 1523 par la duchesse de Longueville, princesse de Châtelaillon, la seigneurie du Pont de la Pierre est réputée pour avoir hébergé le cardinal de Richelieu pendant le siège de La Rochelle en 1627 et 1628. À cette occasion, la ferme subit des travaux de défenses dont certains éléments sont encore visibles (meurtrières).

Situation de la vaste ferme du Pont de la Pierre en 2022. L’emprise au sol n’a guère variée depuis sa construction. Deux murs en pointe construits devant le portail ont disparu. Source Géoportail IGN
Le petit pont de la Pierre, rénové dans les années 90 mais ô combien important depuis longtemps pour la circulation ! Photo personnelle

Qui était cette princesse de Châtelaillon ?
Cette princesse serait Jeanne de Hochberg (ou de Bade-Sausenberg). Issue de la maison de Bade-Hochberg (Allemagne), née vers 1485, elle est la veuve de Louis 1ᵉʳ d’Orléans-Longueville (1480-1516), duc de Longueville, prince de Châtelaillon, marquis de Rothelin, comte de Neuchâtel, de Dunois, de Tancarville et de Montgomery, vicomte de Melun, baron de Varenguebec, capitaine français, grand chambellan de France, gouverneur de Provence. Ouf, que le dernier ferme la porte !
Mère de quatre enfants, elle possède des fiefs en Bourgogne. Elle est décédée à Époisses (Côtes d’Or) le 23 septembre 1543.
Le duché de Longueville était situé sur la commune actuelle de Longueville-sur-Scie (3 000 habitants), à 15 km au sud de Dieppe en Seine-Maritime.

Source Wikipédia
Jeanne de Hochberg

Les Rondeau, échevins et maires protestants de La Rochelle

En ce jour du 22 juin 1523, Méry Rondeau devient le premier seigneur de cette nouvelle maison noble. Depuis le 27 avril 1522, il est maire de La Rochelle sous le titre de « sieur des Rouhauls ». En effet, en 1513, il a racheté les terres seigneuriales de François Rouault à Aytré. Ce toponyme est encore visible aujourd’hui au sud de la commune, mais, par une déformation ancienne, se nomme Les Réaux.
Le choix par la princesse n’est peut-être pas anodin. Peu de temps auparavant, Méry a engagé de gros travaux pour la remise en état du port de La Connillière, au sud de la plage d’Aytré, lui rendant toute sa vocation commerciale. En remerciement, il n’aura pas à lui payer certains droits attachés à son nouveau fief.

L’ancienne seigneurie des Rouault, aujourd’hui Les Réaux. La Colonelle, ancien débouché du port de La Connillière et la ferme proche du Pont de La Pierre. Source IGN Géoportail

En 1531, après le décès de Méry Rondeau, la seigneurie appartient à ses enfants, Jean et Anne Rondeau. Comme son père, Jean Rondeau est élu maire de La Rochelle le 5 avril 1551 sous le titre « d’écuyer, sieur des Rouhauls », mais bizarrement, pas sous celui « du Pont de la Pierre ». Le seigneur était-il Pierre Augeau, l’époux d’Anne ?
En 1581, le domaine appartient aux héritiers des Rondeau, mais par les femmes :
• Un quart chacun à Jeanne et Louis Berne, enfants de Catherine Rondeau (fille de Jean) et de son époux Jean Berne (Ah ah, ce nom ne nous est pas inconnu !)
• L’autre moitié à Joseph Audouard et son épouse Jeanne Rondeau (fille de Jean aussi). Sa majorité de parts lui permet de revendiquer le titre de seigneur, mais n’habitant pas sur place, il afferme ses 50 % à Louis Berne et François Lhommedieu, protestant de La Rochelle. Ambitionnant des fonctions politiques pour la ville de Niort (il en sera le maire en 1592), Joseph renonce à son titre au profit de Louis Berne qui en devient le seigneur à la fin du XVIe siècle. Louis sera élu maire de La Rochelle le 6 avril 1603 puis de nouveau le 6 avril 1614 à chaque fois sous le titre de « seigneur du Pont de la Pierre ».

Revoici la famille Berne !

Au décès de Louis (estimé vers 1620), la seigneurie échoue à son fils Jean. La boucle est bouclée : nous retrouvons notre Jean, seigneur de Jousseran depuis 1615. En devenant celui du Pont de la Pierre, Jean peut se prévaloir du titre de « seigneur d’Angoulins ». Il s’en glorifie d’ailleurs, car il signe « Angoulins » et non Berne ! Comme son père, il est élu maire de La Rochelle le 7 avril 1619 pour une année (il sera échevin du maire Jean Guiton pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628).

Au décès de Jean en octobre 1635, le titre et les biens reviennent à l’un de ses six enfants, Mounereau, comme on l’a vu précédemment.
En juin 1651, Mounereau cède la seigneurie du Pont de la Pierre à titre de dot du mariage de sa sœur Jeanne avec le sieur René de La Varenne. Puis, en 1667, il afferme la maison de Jousseran. Trois ans plus tard, le 13 juin 1670, il rend l’âme et est inhumé au cimetière protestant de l’église Saint-Sauveur de La Rochelle.

Inhumation de Mounereau Berne le 14 juin 1670 à La Rochelle. À noter la très belle écriture du pasteur. Source AD17

Les descendants de la famille Berne

Au décès de René de La Varenne, son fils Elie lui succède. Ce dernier meurt en 1665, sa veuve Marguerite Desvillates et leurs deux filles Angélique et Bénigne prennent la suite. Cette dernière se marie en 1684 avec Alexandre Jaudouin, seigneur de Marmande. Alexandre est dénué d’intérêt pour Le Pont de la Pierre. Il habite en Vendée, au château de Passy, situé à proximité du village de Corpe (8 km au nord de Luçon). Ainsi, en 1722, il loue le domaine à Jean Renaudin, marchand de La Rochelle, mais ce dernier meurt quelques mois plus tard. Quelques années s’écoulent, vers 1730, Bégnine Marie Jaudouin, la fille d’Alexandre et Bégnine et son époux Jacques Ménard (mariés depuis 1705), héritent de la seigneurie. Leur fils François Henri lui succède. Puis, en 1785, son gendre et cousin de la famille, car il porte le même nom, François Germanicus Bonaventure Maynard et son épouse Marie Bénigne Maynard rendent hommage pour la haute justice, terre et seigneurie du Pont de la Pierre au dernier seigneur d’Angoulins dont nous avons fait la connaissance plus haut, Henri de Bertin.
François Germanicus Maynard est le dernier seigneur du Pont de la Pierre. La Révolution arrive, mais la famille reste en France. Il meurt en 1797, suivi de sa femme en 1801. La ferme — immense, plus de 120 hectares — est partagée, mais sa valeur est faible. Elle est hypothéquée 13 200 livres et finalement vendue en 1808 25 000 francs, une affaire à l’époque, à Louis Arzac Seignette, négociant (La Rochelle 1775 – La Rochelle 1825), le fils de Louis Elie, premier maire d’Angoulins après la Révolution.

ℹ️ Lire aussi : les maires depuis 1800

Chronologie des seigneurs du Pont de la Pierre

PériodeNom du seigneur
1523-1531Méry Rondeau
1531-1581Jean Rondeau ou Pierre Augeau ?
1581-159xHéritiers de Jean Rondeau
159x-1620Louis Berne
1620-1635Jean Berne (déjà seigneur de Jousseran)
1635-1651Mounereau Berne
1651-165xRené de La Varenne
165x-1665Élie de La Varenne
1665-1684Héritières d’Elie de La Varenne
1684-1730Alexandre Jaudouin
1730-17xxJacques Ménard
17xx-1785François Henry Mesnard (vassal de Henri de Bertin)
1785-1789François Germanicus Bonaventure Maynard (vassal de Henri de Bertin)
Les seigneurs du Pont de la Pierre, de 1523 à 1789. La seigneurie a toujours été la propriété des descendants de Méry Rondeau.

ℹ️ De la famille Rondeau à Maynard sur Généanet

La maison noble du Pont de la Pierre. Remarquez le blason – abîmé – des Berne au-dessus de la porte piéton (voir la vignette). La tour et son échauguette datent de 1607. Photo personnelle

3️⃣ Les autres maisons nobles et seigneuries

Non loin de Jousseran, située, rappelons-le, au début de la rue Gambetta, existait la maison noble « du Pin ». À partir de 1615, elle devient une dépendance de la seigneurie de Jousseran dont le propriétaire est Jean Berne à cette époque.

D’après Denis Briand, cet écu arasé indique l’emplacement de l’ancienne maison noble du Pin au 4 rue des Coquilles. Voir le plan du bourg ici. Photo personnelle

Peu documentée, la seigneurie de La Cave était située rue Thiers. Au XVIe et XVIIe siècle, la chapelle Sainte-Radegonde était un des biens d’une seigneurie du même nom.

ℹ️ Lire aussi : la chapelle Sainte-Radegonde

La maison des Tourettes, également ancienne seigneurie, est une maison noble située, d’après les historiens locaux, à l’emplacement de la Poste actuelle. C’est fort possible, car avant la Poste, il y avait une ancienne usine de transformation de plastique appelée « SOGEMAP » installée dans de très vieux bâtiments. Une description de la maison des Tourettes datant de 1752 possède de nombreux points communs avec cette ancienne usine (une cour centrale notamment).

Cadastre de 1811, ancien chemin des Tourettes, aujourd’hui chemin de Toucharé. La vignette superposée est issue du cadastre de 1867. Cet immeuble est mieux représenté que sur celui de 1811. Serait-ce la maison noble des Tourettes ? Source AD17
En 1985, sur cette photo personnelle prise du balcon de la maison familiale au 8 chemin de Toucharé, on voit (un peu !) au fond à gauche les vieux murs de la Sogemap formant un carré avec une belle cour centrale comme décrit en 1672. Intriguant !

Ce qu’il faut retenir

Le fief d’Angoulins dépend de la baronnie de Châtelaillon depuis le XIe siècle. Les premières maisons sont anoblies au XVe et XVIe siècle, les principales étant Jousseran et Le Pont de la Pierre. Les seigneuries appartiennent au domaine royal, le seigneur est le plus souvent un membre de la noblesse ou un grand bourgeois, parfois une institution religieuse.
Les premiers seigneurs connus de Jousseran sont originaires d’Aunis : les Du Lyon, Rondeau et Berne, échevins et maires de La Rochelle, les Gabaret, marins Rhétais au service du roi. Contrairement à Jousseran, la ferme du Pont de la Pierre est toujours restée dans la même famille, de Méry Rondeau à François Maynard, jusqu’à sa vente en 1808 au négociant Louis Seignette.
Les privilèges féodaux attachés aux seigneuries sont supprimés le 4 août 1789.


Documentation
Articles de Jean Joguet parus dans l’Écho des Sirènes (journal paroissial d’Angoulins), années 1950
Le château des seigneurs d’Angoulins et de Jousseran, description et essai de localisation du logis disparu et de son four banal, Denis Briand, association Expression-Hist, 2002
Denis Briand, Jean-Claude Bonnin, Les Seigneurs d’Angoulins, travaux de recherches historiques de l’association Expression-Hist
Histoire des Rochelais racontée à Julien Méneau par son grand-père L. Delayant, 1870, Gallica
Wikipédia, Geneanet, Google Maps, IGN Géoportail