Les colonies de vacances


🎼 Les jolies colonies de vacances…

Souvenez-vous de cette célèbre chanson de Pierre Perret ! À sa sortie en 1966, elle fait polémique car son auteur y est allé un peu fort dans la description par un petit garçon à ses parents de son séjour en colo. Yvonne De Gaulle est même intervenue auprès de France Inter pour interdire la diffusion de la chanson (elle n’aurait pas aimé le « En f’sant pipi dans l’ lavabo »).

🎶 « Les jolies colonies de vacances,
Merci Maman, merci Papa,
Tous les ans, je voudrais que ça r’commence,
You Kaïdi aï-di aï-da
». 🎶

Paroles et musique de Pierre Perret, 1966.
Scopitone de la chanson de Pierre Perret. Source Youtube

Des années 1930 jusqu’en 1995, notre village a accueilli une ribambelle de jeunes filles et garçons originaires de l’Île de France, de Normandie, de Lyon et du Poitou. En espérant que leur séjour a été plus serein que ne le chantait le petit garçon de la chanson !

1️⃣ La colonie de la Sapinière

Cette colonie est créée en 1931 par l’Œuvre des Pupilles de l’école publique de Seine-et-Oise. À la fois colonie et école (station scolaire), l’Œuvre accueille les enfants dans sa propriété du château de la Sapinière, au sud du village, tout près de Saint-Jean-des-Sables. Cette belle et grande maison de style porte le joli nom de villa Oasis. Elle a été construite entre 1888 et 1890 par Alphonse Gauvin, négociant réputé en vins de La Rochelle et son épouse Marie Thérèse dite Angélina Jolly.

ℹ️ Lire aussi : la villa Oasis

ℹ️ La Seine-et-Oise est un département créé en 1790 avec le numéro 78, enserrant Paris et dissout par un décret de 1968 visant à créer cinq nouveaux départements :
• Les Yvelines (78)
• L’Essonne (91)
• Les Hauts-de-Seine (92)
• La Seine-Saint-Denis (93)
• Le Val-de-Marne (94).

Source Wikipédia
La villa Oasis et son éolienne, années 1910. La taille du potager est assez impressionnante. Entre 1918 et 1922, le propriétaire est Robert Delaunay-Belleville, constructeur de voitures de luxe à Saint-Denis près de Paris. Source internet

L’Œuvre (nationale) des Pupilles de l’école publique voit le jour en 1915. Ses buts : « l’assistance matérielle et morale aux enfants qui, par faits de guerre, ont été privés de leur père ou de leur mère, ou ont vu s’affaiblir la puissance de protection de ceux-ci, notamment aux enfants fréquentant ou étant appelés à fréquenter les établissements d’enseignement public ».
Reconnue dès 1916 d’utilité publique, elle essaime rapidement dans de nombreux départements, dont la Seine-et-Oise. Cette association existe toujours sous le nom de PEP, les Pupilles de l’Enseignement Public.
L’Œuvre se finance en partie avec le sou des pupilles. Elle vend des cartes postales créées par le célèbre dessinateur Francisque Poulbot (Saint-Denis 1879 – Paris 1946).

Exemples de cartes postales dessinées par Poulbot pour le sou des Pupilles. Ils sont 300.000 à la fin de la Première Guerre. Source PEP75

Des générations d’enfants ont profité du cadre exceptionnel qu’offrait le château. Un vaste parc ombragé de pins (d’où le nom du lieu), la plage toute proche accessible par un escalier dans la falaise, le bon air iodé. Quoi de mieux pour passer de bonnes vacances reposantes et vivifiantes !

En 1968, lors de l’éclatement du département de Seine-et-Oise, l’Œuvre de ce département vend le château à celle du département de l’Eure. 47 ans plus tard, en décembre 2015, la colonie ferme définitivement ses portes. Rachetés par un investisseur immobilier, aujourd’hui en travaux, le château et son parc proposeront très bientôt 26 appartements aux prestations haut de gamme.

2️⃣ La maison de repos des orphelins d’Auteuil

En 1932, la fondation des Orphelins d’Auteuil s’installe dans la villa balnéaire de la Motte Grenet, appelée la villa Frick par les angoulinois, du nom de la précédente propriétaire. Cette belle maison, à l’origine la villa Montretout, a été construite en 1876, au sein de l’ancien fortin napoléonien.

ℹ️ Lire aussi : la Motte Grenet et la villa Montretout

L’abbé Daniel Brottier est directeur général de cette fondation entre 1923 et 1936. Il célébra plusieurs fois la messe dans notre église. Une rue et un square rappellent son souvenir ici à Angoulins.
La maison de repos accueille les enfants dont la santé est précaire, loin de la pollution des villes. L’accueil a cessé en 1939. Le déclenchement de la Seconde Guerre a interrompu l’accueil des enfants pour des raisons économiques.

Cette villa a connu différentes activités : élevage de volailles, verrerie et maison de repos. Comme l’indique la légende, on y servait du lapin à table
… et aussi d’excellents légumes. Les circuits courts, y’a pas mieux ! Source internet

3️⃣ La colonie des Genêts

Toute proche de la maison de repos d’Auteuil, la colonie des Genêts accueille les enfants de l’APAS 69 (Association Paritaire d’Action Sociale du bâtiment et des travaux publics du département du Rhône) à partir de 1964. Le 20 décembre 1963, elle a racheté au chef cuisinier Louis Authé l’hôtel bar restaurant qu’il avait créé 6 ans plus tôt en 1957 et la villa du fortin napoléonien (plus quelques parcelles) à Madame Veuve Marcelle Carpot de Chaville près de Paris.

ℹ️ Lire aussi : le restaurant de Louis Authé

L’ancienne salle du restaurant est transformée en réfectoire, les annexes servent de dortoirs et un premier agrandissement sort de terre en 1967. En 1973, des locaux provisoires sont remplacés par un long bâtiment au nord. Enfin, une dernière extension voit le jour en 1983. Cette colonie est l’une des plus importantes qu’ait connue Angoulins.
L’ancienne maison de repos d’Auteuil ne semble pas avoir été une annexe à la colonie bien qu’elle soit la propriété de l’APAS.

En 1985, la colonie des Genêts à la Motte Grenet. Source IGN Géoportail

L’accueil des enfants s’arrête vers 1995. L’ensemble des locaux, le fortin et la belle villa balnéaire sont détruits en 2008 suite au rachat du terrain par un promoteur. À la place, est aménagée une résidence privée aux villas de standing.

4️⃣ La colonie municipale de Châtellerault

En 1948, Louis Ripault, maire de cette ville de la Vienne, souhaite que les enfants de ses administrés puissent partir en vacances. Un notaire est mandaté pour trouver un lieu d’accueil au bord de la mer. Le conseil municipal retient un immeuble situé à Angoulins dont l’achat est conclu pour la modique somme de 1.600.000 anciens francs (62.200 € de 2022). Il s’agit d’une belle et vaste demeure sise au bout de la rue Gambetta (actuelle 32 bis). 600.000 anciens francs sont investis pour rénover et adapter les lieux, soit 23.300 € de 2022. Pas cher !

La maison achetée par la ville de Châtellerault. Source internet

Auparavant, de 1893 à 1928, cette propriété, nommée maison Larteau du nom du couple l’ayant édifiée en 1848, abrite la famille du notaire Emile Chevalier (né à La Rochelle en 1856) jusqu’à son décès en 1928. En 1929, ses trois filles la vendent à Victor Dagnaud, ancien maire d’Angoulins. Rachetée par le SIVOM de La Rochelle en 1978, la maison abrite aujourd’hui des appartements HLM aménagés dans le bâtiment principal. Dans le parc (enfin, ce qu’il en reste), on y trouve des locaux pour les associations et notamment le Club du Troisième Âge « L’Espoir ».

ℹ️ Lire aussi : la maison Larteau

1947 : la colonie va bientôt ouvrir dans cette propriété ceinte de mûrs et son grand parc ombragé. Image IGN Géoportail

Mais revenons au premier âge !
La colonie ouvre ses portes en 1948. Pendant 30 années, jusqu’en 1978, elle accueille en juillet et août – en trois séjours – 120 d’enfants âgés de 7 à 14 ans. Le calcul est simple : pas moins de 3700 enfants sont passés par Angoulins et ont apprécié le joli cadre de cette colonie. Au programme : baignades, jeux divers, bricolage, loisirs créatifs, cinéma, balade et même excursion nautique vers l’île d’Aix. Et pour certains, la messe le dimanche en notre église Saint-Pierre où ils retrouvaient leurs petits camarades des autres colonies.
Il faut attendre les années 1970 pour que les séjours deviennent mixtes. Auparavant, sur les trois séjours estivaux, deux étaient masculins, le troisième féminin.

Verso d’une carte postale de 1952 d’un enfant de la colonie. Source Internet
Une autre carte postale. 2 fautes d’orthographe, peut mieux faire ! Source alienor.org

En 1965, la ville de Châtellerault est jumelée avec celle de Velbert en Allemagne. À partir de 1971, 20 jeunes allemands (10 garçons, 10 fillettes) sont accueillis à la colonie. Ils sont encadrés par deux moniteurs de même origine. En temps normal, c’est connu et vérifié, les allemands sont bien plus disciplinés que les français. Que nenni ! En juillet 1971, la mairie de Châtellerault reçoit deux courriers de l’encadrement français : « les enfants allemands sont insupportables, pas dociles du tout, ne voulant pas obéir ni à leurs moniteurs (qui d’ailleurs se moquent bien de leurs colons), ni à Monsieur Trouvé, le directeur. Les petits châtelleraudais, eux, sont très sages et obéissants.
Les moniteurs et enfants allemands refusent d’aller à la plage alors qu’il fait un temps magnifique. Ils prétextent être fatigués. Mais le soir, ils font du bruit dans leur dortoir jusqu’à 23h30 et gênent non seulement leurs camarades mais aussi les voisins de la colonie. Les habitants d’Angoulins sont heureux d’accueillir pendant deux mois les petits châtelleraudais mais cette année, ils trouvent que la colo a bien changé. Peter et Barbara s’occupent trop d’eux-mêmes et pas assez des enfants. Des châtelleraudais, en vacances à Angoulins, les ont vus flirter sur la plage, alors que les enfants s’écartaient d’eux. »
Mein Gott ! Le monde à l’envers…

Reportage dans le journal Centre Presse du 2 août 1972. Les enfants sont heureux de leur séjour à part le petit garçon à droite qui semble bouder ! Source AD86

Malgré son succès, la municipalité de Châtellerault décide en juillet 1978 de fermer la petite colonie car de lourds investissements sont nécessaires pour continuer l’accueil dans de bonnes conditions. En janvier de l’année suivante, l’immeuble est vendu 450.000 francs au SIVOM (aujourd’hui la CDA) de La Rochelle et, plus tard, est aménagé en appartements à loyer modéré.

ℹ️ Lire aussi cet article du journal La Nouvelle-République : souvenirs et amours de colo

La grande maison du 32 bis rue Gambetta en 2022. Photo personnelle

5️⃣ La petite colonie des Goélands

Celle-ci – je pense – est peu connue des angoulinois. Cette histoire m’a été racontée par une lointaine cousine, Catherine Pouzet, descendante d’une branche collatérale à celle de ma grand-mère maternelle Madeleine Martineau.
En 1931, son grand-père, Georges Pouzet, est directeur d’école au pensionnat Saint-Jean à La Ferté-Bernard (Sarthe). Il est né à Marans (17) le 24 octobre 1884. Sa vie a été consacrée au métier d’instituteur et de directeur de l’enseignement catholique. En récompense de sa bravoure pendant la Grande Guerre, il reçoit le Légion d’Honneur en mai 1932.

Georges Pouzet, vers 1965. Source Catherine Pouzet
Le pensionnat Saint-Jean de la Ferté-Bernard (Sarthe). Source internet

En août de cette année 1932, Georges et son épouse Fernande achètent des parcelles de terrain au dessus du chemin qui mène au port du Loiron. Ils y construisent une petite maison nommée « Les Goélands » et des bâtiments annexes dans lesquels Georges installe une colonie de vacances pour accueillir les enfants du pensionnat et parfois, jusqu’à la guerre, des enfants d’agents SNCF originaires de la région parisienne. Comme la maison, les enfants sont surnommés Les Goélands !

En 1937, la maison construite par le couple Pouzet au dessus du port du Loiron. Y’avait pas grand chose de construit à l’époque dans le quartier ! Source IGN Géoportail
1948 : la parcelle n°842 est celle de la maison des Goélands avec ses annexes consacrées à la petite colonie. L’actuelle Rue du Chay se nommait à l’époque « chemin rural dit du Nany » suite à une erreur du cadastre. Source AD17-3495W0073

À chaque réouverture annuelle, il fallait apporter tout le nécessaire à la vie de la colo (matériel de cuisine, draps et couvertures pour le dortoir, etc.). Les premiers jours sont donc consacrés au débroussaillage du terrain et au nettoyage des locaux. Pour pallier à ces désagréments, un gardien est embauché à l’année pour surveiller et s’occuper des lieux mais son temps est plus consacré à flirter avec les femmes des cabanes ostréicoles toutes proches qu’à s’occuper de la maison ! Le job est quand même assuré et l’arrivée se fait dans de meilleures conditions.

Au printemps 1939, L’Union Nationale des Combattants avait proposé aux familles cette colonie pour des garçons âgés de 7 à 14 ans. 50 jours au bord de la mer ! Mais l’arrivée de la guerre a tout arrêté.

L’accueil s’interrompt en 1940 lorsque les allemands occupent Angoulins. Pas question de prendre des risques avec la colo ! Pour maintenir cette belle mission sociale, les locaux du pensionnat de la Ferté-Bernard sont aménagés et accueillent également des enfants de la SNCF mais aussi ceux des services sociaux des usines Citroën de Paris. Durant ces moments difficiles, ils profitent des bienfaits et du calme de la campagne sarthoise.

La maison des Goélands dans les années 50. La colo n’existe plus. Collection Catherine Pouzet

La colonie des Goélands n’a pas rouvert ses portes après la guerre. L’endroit devient un lieu de vacances pour la famille dont elle garde de cette période d’excellents souvenirs.
En 1958, à l’âge de 74 ans, Georges et Fernande vendent leur maison et retournent à la Ferté-Bernard. Il y décède le 27 août 1962.
J’ai eu l’occasion de visiter la propriété actuelle, des traces de cette colonie sont encore visibles, notamment la dalle cimentée du dortoir.


Une époque heureuse s’en est allée…

Attention, séquence nostalgie !
Elle est bien révolue cette époque estivale où notre village résonnait du brouhaha des enfants des colonies.
Bien plus que des lieux d’accueil au bord de la mer de bouts de chou envoyés – parfois sous la contrainte ! – vers de nouveaux horizons, ces établissements ont été pour beaucoup des jeunes d’ici une première et joyeuse expérience professionnelle. La plupart en gardent un souvenir indélébile, le bonheur de s’occuper de jeunes enfants, le découragement face à l’indiscipline des plus terribles mais la joie de se retrouver avec l’équipe d’encadrants, à la veillée, souvent sur la plage, accompagnés en musique par l’incomparable collègue guitariste à la chemise colorée.
Les colos, c’était le bon temps !

Une colonie de vacances en 1955. Original ici.
Elias Suraqui, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Documentation
Colonie de vacances de Châtellerault : Denys Fretier, Qui a passé ses vacances à la colonie d’Angoulins ?, 17 juin 2016, La Nouvelle-République.
Un grand merci à ma cousine Catherine Pouzet pour sa contribution à la connaissance de la colonie des Goélands.
Mes remerciements à Olivier Gilles pour m’avoir apporté des précisions sur l’achat des terrains de la colonie des Genêts.
Témoignages d’anciens salariés.
Internet, Wikipédia, IGN Géoportail, OpenStreetMap.
Cartes postales, photos : famille et internet.