Les moulins


Moudre des céréales est aussi vieux que la naissance de l’agriculture en Europe, soit cinq millénaires avant notre ère. Depuis la meule rudimentaire, la France s’est couverte de moulins, à vent, à eau, et particulièrement en Aunis, pays des courants d’air.
Deux moulins se dressent sur Angoulins, celui « de la Pierre » et son confrère du « Pont de la Pierre », à quelques pas de la ferme du même nom. Cette proximité linguistique entraîne souvent une confusion. Les archives connues ne nous disent pas l’origine de ce patrimoine parvenu jusqu’à nous. Il est certainement très ancien, autour du XIIe siècle. Ces moulins étaient aussi de petites fermes agricoles et viticoles. Ce qu’ils seront définitivement après l’arrivée de la vapeur et de l’électricité, causes de leur déclin et de l’arrêt de la meunerie artisanale. Des deux, seul le Moulin de La Pierre est encore la vigie d’une ferme.


Les moulins d’Angoulins aujourd’hui. Au nord, celui du Pont de la Pierre, et au sud-est, de la Pierre.

Leur situation dans le paysage d’Angoulins

La carte de 1677, levée par l’ingénieur rochelais le Sieur de La Favolière, ne manque pas de mentionner nos deux moulins, comme le montre l’image ci-dessous. Leur localisation, l’un au sud, l’autre au nord, est très précise. Ce dernier, dont il porte le nom, est proche de l’importante seigneurie du Pont de la Pierre indiquée sur ce précieux document.

1677, carte de La Favolière. La position des deux moulins, très précise. Gallica BnF

Voici une autre carte datée de 1782, celle de Paul Bartholomé. Le moulin de la Pierre porte le nom de « moulin d’Angoulins ». Est-ce à dire que la dénomination de la Pierre est apparue après, voilà une bonne question ? Toutefois, quelques années plus tard, en 1810, un acte notarié mentionnera bien ce nom.

1782, carte de Bartholomé. Nos deux moulins n’ont pas changé de place ! Université de La Rochelle

Une dénomination commune autour de la pierre

Le moulin du Pont de la Pierre fait référence au pont millénaire qui enjambe le coi de la Connilière, russon joignant l’océan à la ferme de Vuhé, près de La Jarne. Ce pont a toujours été et est encore un passage indispensable pour le voyageur longeant la côte. Hautement stratégique, il fut construit à l’emplacement d’un mégalithe aujourd’hui disparu.

Quant à son collègue du sud-est, deux hypothèses expliqueraient son nom : la première, à la nature du sol, faite d’une banche calcaire proche de la surface ; la seconde, comme son homologue du nord, évoquerait l’existence d’un mégalithe également disparu. Son positionnement en hauteur semble plaider pour une construction à l’origine en pierres et non en bois, comme on pourrait le voir dans d’autres contrées moins exposées aux vents tempétueux de l’océan.

Que sait-on de ces moulins ?

Malheureusement, pas grand-chose. Celui du Pont de la Pierre est le mieux documenté, quelques textes anciens nous en apprennent un peu plus. Exemple, en 1761 : le locataire du moulin doit veiller à son entretien, que ce soit les bâtiments ou toutes les pièces mobiles. Il doit également participer aux travaux des vignes qui l’entourent, et verser des droits au propriétaire, à l’époque François Maynard, le dernier seigneur de la ferme toute proche. Le meunier est aussi un vigneron, très souvent un cultivateur. Cette polyvalence est nécessairement courante pour nourrir des familles souvent nombreuses.

Le bailleur se réserve la cour du moulin pour battre sa récolte de blé. Il s’arroge un droit de communauté, jusqu’à se servir du four pour cuire son pain. Les conditions de location sont exigeantes, rien ne doit coûter au propriétaire. Fort heureusement, le métier de farinier assure des revenus assez confortables.

Petit détail intéressant, nos deux moulins ont parfois un destin commun, comme en 1623, des documents trouvés aux Archives départementales indiquent que tous deux sont gérés en association par Jacques Brianseau, et son beau-frère Jean Yvon.

Le meunier fait partie des contribuables les plus imposés

Moudre les céréales pour fabriquer le pain des villageois est un métier indispensable à la vie de la communauté. Le meunier est une personnalité incontournable du fait de son monopole local. Son niveau de vie est donc supérieur aux cultivateurs, car le droit de mouture qu’il prélève sur ses clients lui assure un revenu régulier et garanti.

Détail important, le meunier peut stocker du grain et de la farine, ce qui lui permet parfois de faire crédit aux paysans en période de disette, renforçant encore son influence et sa richesse. À condition que la récolte offre un minimum de volume à moudre.

ℹ️ Lire aussi : la disette de 1811-1812

En 1856, le maire d’Angoulins liste ses trente plus hauts contribuables. À sa tête, ce n’est pas une surprise, Paul Monlun et Elisa Seignette, propriétaires d’un vaste patrimoine foncier, comprenant leur château (la mairie) et la ferme des Veaux Verts. À la septième position, Jacques Penin, farinier, propriétaire du moulin de la Pierre, et à la douzième, son collègue, Joseph Pousteau, propriétaire du moulin du Pont de la Pierre. Nous en reparlerons.

Sur cette liste, les contributeurs issus des vieilles familles angoulinoises sont en seconde partie de liste. Les premiers, de la bourgeoisie locale, comme les Monlun. Difficile de lutter !

Cette aisance est particulièrement marquée lorsque le moulin appartient à son meunier. L’outil, considéré par le fisc comme une petite industrie, est taxé d’une patente et des impôts fonciers sur le bâti. Cependant, la bonne fortune a une fin, l’arrivée du chemin de fer, en 1873, et des minoteries industrielles vont progressivement les pousser à se convertir à la vigne et à l’agriculture traditionnelle, même si ces métiers font partie de leurs compétences depuis longtemps, comme on l’a vu précédemment.

En 1875, la crise du phylloxéra met un coup d’arrêt brutal à l’exploitation viticole. L’élevage et l’extension des cultures céréalières vont progressivement suppléer la vigne.


1️⃣ Le moulin de la Pierre

La ferme du Moulin de la Pierre. Photo personnelle

Ce moulin domine Angoulins. C’est ici que se trouve le point le plus haut de la commune, environ 20 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au temps de sa splendeur, ce moulin était équipé d’un gouvernail de mise au vent, ce grand morceau de bois relié à la base du toit pointu et permettant au meunier d’orienter les ailes dans la bonne direction du vent.

1964, le moulin de la Pierre. Le chemin du haut rejoignait la rue Personnat. La jonction se faisait au niveau du dernier rond-point avant de traverser le pont de la RD137. Image IGN Remonter le temps

Chronologie de ses propriétaires

À la fin du XVIIIe siècle, le moulin et les terres qui en dépendent appartiennent à Jean Biron, meunier. En 1810, les propriétaires sont Joseph Guerry, tonnelier, et son épouse, Magdelaine Biron, tout juste 18 ans. Elle est la fille de Jean. Elle l’a reçu en héritage à son décès survenu en 1798 (elle n’avait que 6 ans !).

En septembre, le couple Guerry afferme le moulin, le logement, les terres et les vignes. L’heureux bénéficiaire de cette location s’appelle Henry Savary. Le moulin est encore en état de faire de la farine, mais des réparations sont toutefois nécessaires. Elles seront financées pour deux tiers par le bailleur et pour le reste par notre fermier. Une condition au contrat : la fourniture annuelle de dix paires de poulets !

Cadastre de 1811. La maison (rectangle) existe toujours. Un chemin entourait la propriété. AD17

Henry Savary ne semble pas avoir la compétence de farinier. Il s’oblige à nourrir à ses frais les ouvriers qui travailleront audit moulin. Une sorte de sous-fermage.
Le contrat avec Joseph Guerry est signé pour sept années, garanti par une caution, en la personne de Jean Gilbert, farinier au moulin de Périoux à Belle Croix (Dompierre-sur-Mer). Henry Savary sera-t-il l’apprenti de Jean Gilbert, c’est fort probable ?

1812, le moulin change de propriétaire

En effet, son apprentissage semble avéré à la lecture d’un acte d’arrentement du moulin signé en décembre 1812. Les acheteurs sont Jacques et Madelaine Penin, fariniers au moulin de Saint-Vivien (ou de Bel Air aujourd’hui disparu). Le fermier a appris le métier de meunier, car il est écrit que les acquéreurs ont toute liberté de laisser Henry Savary, farinier et fermier, bénéficier de son bail pour les quatre années à venir.

L’arrentement est un bail à rente, le montant est fixe et perpétuel. Il peut être soldé par le versement d’une somme convenue au contrat, ici 6 000 francs. Le preneur a le droit de transmettre ou sous-arrenter le bien, car il a des droits de propriété. Les rentes perpétuelles seront abolies à la Révolution.

Le bail d’Henry est maintenu. En attendant, le couple habite et exploite le moulin de Saint-Vivien. Il perçoit les revenus de leur nouvelle acquisition. Jacques Penin, 47 ans, est originaire de Taugon. Il exerça le métier de charron à Thairé. En prenant pour épouse Madelaine en 1793, il entre dans une famille dont le père de celle-ci est farinier. C’est, à mon avis, le début d’une reconversion qui l’a menée à ce métier, jusqu’à Angoulins. Elle décède en 1821 au moulin de Bel Air.

À partir de 1827, les donations s’enchaînent

En mars de cette année, Jacques, veuf depuis six ans, donne ses biens à ses enfants. L’acte est signé chez Maître Michelin, notaire à Angoulins. C’est l’ainé, Jacques, dit Eugène, qui reçoit le moulin, une vigne et deux pièces de terre. Son père Jacques s’éteint en 1831, à Salles-sur-Mer.

En 1857, c’est au tour d’Eugène de donner ses biens à ses deux enfants survivants, Jeanne et Eugène. Ce dernier exploite le moulin depuis la retraite de son père. Il lui est attribué. Sa sœur, mariée à Jacques Nadeau, reçoit des biens dans le bourg, dont une maison rue des Salines.

La liste des biens donnés est considérable : 28 en deux lots. Cela confirme un patrimoine en forte progression, une aisance avérée comme on l’a vu un peu plus haut. Malgré l’adversité : de ses cinq enfants, trois décèdent jeunes, Magdeleine à l’âge de 5 ans, André à 18 ans et le dernier, Victor à 14 ans. Ce genre de drame que l’on voit trop fréquemment au XIXe siècle.

Des Eugène, en veux-tu, en voilà !

Eugène Penin fils est né en novembre 1827 au moulin de La Pierre. En 1856, il épouse Madeleine Lhoumeau, issue d’une grande famille angoulinoise de cultivateurs. Leur témoin est Gilles Arzac Poutier (1829-1864), docteur en droit et négociant, petit-fils de Louis Arzac Seignette. Une relation amicale entre jeunes gens de la bonne société locale. Est-ce l’illustration d’un certain statut social comme énoncé précédemment ? Peut-être, à l’image des prénoms donnés aux quatre enfants, tous nés au moulin : Athénaïs, Eugène, Delphine et Idonie.

En 1891, ces derniers reçoivent les biens de leur père, alors âgé de 64 ans. Cette donation est signée chez Maître Jules Michel, le successeur de Pierre Michelin. Le lot numéro 1 est bien fourni : 21 articles qui échoient au seul garçon, Eugène.

La donation est soumise au versement d’une rente par les quatre enfants du couple, jusqu’au décès du dernier survivant. Les donateurs disposent d’un logement au moulin, et du droit d’utilisation pour faire de la farine. Ces obligations enfants-parents sont courantes à l’époque, de quoi finir sa vie dans un certain confort, en attendant qu’un système de retraite digne de ce nom voie le jour.

Madeleine Lhoumeau décède en 1892, à l’âge de 61 ans. Neuf années de veuvage plus tard, Eugène, 74 ans, épouse en juillet 1901, à la mairie d’Angoulins, une jeune vendéenne de 28 ans, Marie Casseron. Quel est son secret ? Deux ans de mariage plus tard, veuve, Marie convole en octobre 1904 avec un dénommé Eugène Cloux. Encore un !

Revenons à Eugène Penin fils, nouveau propriétaire après la donation de 1891. Sa trentième année soufflée (1889), il épouse, à la mairie d’Angoulins, Émilienne Rateau, native de Taugon, où son père est marchand et cultivateur. Tous deux vont exploiter le moulin et ses terres pendant une cinquantaine d’années. C’est au cours de cette période que la production de farine va cesser, la conséquence de l’essor de la minoterie industrielle. Eugène devient agriculteur, puis boucher, comme il est écrit sur son acte de décès daté de novembre 1943, survenu à l’hospice des vieillards de Montlieu-la-Garde, au sud de notre département. Émilienne y est aussi résidente, elle s’éteint en mai 1949.

Sur une pierre à l’entrée de l’ancienne étable, un membre de la famille Penin a gravé son nom. Les N sont à l’envers ! Photo personnelle

1941, le moulin est vendu à la famille Michot

Avant de finir leurs jours à l’hospice, le couple Penin vend la ferme et le moulin le 27 mars 1941. Les nouveaux propriétaires sont Alcide et Argentine Michot. Lui est originaire de Puilboreau, elle de Mervent en Vendée. Ils habitent et exploitent la ferme de la Cabane Croisée à Châtelaillon. En fait, ils achètent la nue-propriété des biens, les bâtiments et 22 parcelles contenant au total 6 hectares et demi. Ils en auront l’usufruit et la pleine propriété qu’au décès du dernier survivant des vendeurs. Les 40 000 francs de la vente sont convertis en une rente viagère de 4 000 francs, éteinte en 1949, au décès d’Émilienne.

Pendant la guerre, les Allemands réquisitionnent le moulin. En raison de sa hauteur, il est une excellente vigie pour sécuriser la côte vers Saint-Jean-des-Sables et en direction du bourg. Malheureusement, les travaux de construction de la plate-forme de surveillance et de défense altèrent définitivement l’appareillage des vieilles pierres, comme on peut le voir sur cette photo.

Le moulin de la Pierre aujourd’hui. La masse de béton a explosé une face du moulin. Photo personnelle

Dans les années 1970, la ferme est reprise par leur fils Henri et son épouse Bernadette Petit. Aujourd’hui, elle appartient à la descendance, Noël Michot et son épouse Isabelle. Ils ont converti les terres exploitées en agriculture biologique.


2️⃣ Le moulin du Pont de la Pierre

Le moulin du Pont de la Pierre aujourd’hui. Photo personnelle

À l’image de son confrère du sud, ce moulin était aussi muni d’un gouvernail. Les deux se ressemblaient fortement. Ils étaient construits en solides pierres de taille, orientables, il n’y a point de considérations esthétiques. Ici, le principal est d’être solide et productif.

Bien qu’il porte le nom de « pont de la Pierre », le moulin sera détaché de la ferme éponyme avant la Révolution. Lorsque Louis Arzac Seignette achète la ferme en 1808 à François Maynard, dernier seigneur du Pont de la Pierre, le moulin n’en fait pas partie, il a été vendu à un meunier.

Regardez bien cette vue de la gare datée du début du XXe siècle. Tout à gauche, sous le gabarit courbé, on l’aperçoit, muni de son toit pointu et de son gouvernail.

Vers 1900, la gare d’Angoulins. Tout à gauche, au loin, le moulin du Pont de la Pierre. Collection privée

Le graffito d’Henri IV

Commençons ce chapitre par une curiosité. Le moulin du Pont de la Pierre est gravé d’un grand nombre de graffiti. Les pierres, issues d’un calcaire relativement résistant, à la surface compacte et tendre, étaient faciles à graver. L’un d’eux permet d’apprécier l’ancienneté du moulin. Il représente le roi Henri IV sous un grand dais, accompagné de la reine, Marie de Médicis. D’après Luc Boucherie, historien, auteur d’une thèse sur ce sujet, le quotidien inspirait les graveurs. Il écrit que le passage du roi à Angoulins semble attesté par des chroniques du début du XVIIe siècle.

Henri IV en bonne compagnie. Graffito du moulin du Pont de la Pierre. Source Denis Briand

Les graffiti relèvent la personnalité du graveur. Un bateau est le plus souvent l’œuvre d’un marin. De nombreuses gravures, comme des noms ou des indications comptables de sacs produits, ont été faites par les fariniers eux-mêmes. Bref, les images sont très variées.

Un graffito (carrosse) du moulin du Pont de la Pierre. Photo personnelle

Ses propriétaires successifs

Au XVIIe siècle, le seigneur du Pont de la Pierre, Jean Berne, est le propriétaire du moulin, dont il confie l’exploitation à des meuniers. La généalogie nous apprend qu’une famille semble établie depuis des décennies :  au début du XVIIIe siècle, Luc Désiré y est farinier. Avant la Révolution, le moulin appartient à son petit-fils, Jacques Milon et son épouse, Louise Jutaud.

En 1794, Jacques décède. Son fils, Jean, en hérite. En février 1800, le moulin est arrenté à Jean Pertuit et Marie Barré. Le couple est propriétaire, mais il paie une rente perpétuelle, comme on l’a vu un peu plus haut. Malheureusement, Jean décède en 1801. Il n’avait que 37 ans. Sa veuve, ne pouvant plus s’acquitter du paiement, est expulsée en mai 1811 avec ses cinq enfants. Alors que les guerres napoléoniennes épuisent les forces de la Nation, la condition des veuves devient particulièrement précaire. Néanmoins, elle se remarie avec Pierre Pigeonnier, dont le frère, Charles, est l’aïeul de la famille bien connue d’Angoulins.

Après l’expulsion, Jean Milon récupère son bien. En avril 1822, il le cède à Pierre Godreau, ancien huissier de Virson, près d’Aigrefeuille. Le moulin ne semble pas avoir été mis en fermage. Le signe d’une reconversion ? Peut-être.

Dans cet acte notarié de 1822 apparaît pour la première fois le toponyme de Toucharet (Toucharé), déformation de Tourettes, ancienne seigneurie de la rue Saint-Gilles.

ℹ️ Lire aussi : la maison des Tourettes

Quatre années plus tard, Pierre et Catherine Godreau revendent le moulin à une famille que nous connaissons bien : Marguerite Ladame, veuve depuis peu de Louis Arzac Seignette, et ses trois filles mineures, Élisa, Camille et Arzane. Elles ont hérité — entre autres — du château, l’actuelle mairie. La plus âgée, Élisa, n’a que 17 ans. En fait, seules les trois sœurs deviennent propriétaires du moulin, leur mère exerçant simplement son droit comme tutrice légale.

Le moulin à vent y est décrit comme virant et faisant farine. Les ailes et le cabestan, pièce indispensable à son orientation, font partie de la vente. Quant au matériel utile à la fabrication de la farine, sacs, poids et autres objets divers, il reste la propriété du meunier.

Au moulin s’ajoutent la maison de son exploitant, des bâtiments et servitudes, des terres labourables, des prés, un fournil, un jardin fruitier et deux puits, dont un est toujours visible dans un champ, derrière l’actuelle résidence. L’ensemble contient un peu moins de trois hectares. C’est bien là une ferme moulin.

Le puits du moulin du Pont de la Pierre, bien seul dans un champ. Photo personnelle

Cet achat permet de générer des revenus réguliers. Détail intéressant, les quatre mille francs du prix payé l’ont été en espèces et en pièces métalliques provenant de la liquidation de la maison de commerce de Louis Arzac Seignette, autrefois située sur les quais du port de La Rochelle. Pas de virement obligatoire à cette époque !

Moulin du Pont de la Pierre, Ernest Chevalier, huile sur toile, vers 1910.

Il faut attendre dix ans, soit en 1835, pour que la succession de Louis Arzac Seignette soit enfin close. Trois lots sont définis : Camille obtient la ferme du Pont de la Pierre, Elisa, future dame Monlun obtient le moulin (elle aura aussi le château).

En 1852, il change de propriétaire. Elisa Monlun — veuve de Frédéric Poutier depuis 1842, remariée depuis trois ans à Paul Monlun — le revend à ses fermiers meuniers, Joseph et Marie Pousteau. Le couple n’est pas en terre inconnue, ils y fabriquent de la farine depuis les années 1830. Quatre enfants y sont nés.

Petit rappel, en 1856, Joseph Pousteau est douzième (sur 30) sur la liste des contribuables les plus imposés.

L’heure du repos sonne en 1857. Joseph met en fermage le moulin. Louis et Madeleine Martinet, habitant et exploitant celui de Ciré d’Aunis, sont choisis pour son exploitation.

En 1861, Joseph, veuf depuis douze années, décède. Sa fille Florence hérite. En 1865, elle épouse, à la mairie d’Angoulins, Louis Cardinaud. Les Cardinaud (ou Cardineau) sont une famille du village présente depuis des décennies. Louis et Florence ont une fille, Louise.

La vie de Florence fut brève. Elle est âgée de 45 ans lorsqu’elle meurt en 1884. Louise, sa fille unique, hérite. Elle n’a que treize ans. Trois ans après son mariage avec Joseph Grasset en 1893, son père lui fait donation du moulin en toute propriété. Le couple s’y installe pour exercer le métier de cultivateur. La production de farine a cessé.

Dans le but d’agrandir sa ferme, Joseph Grasset profite alors de toutes les opportunités d’achats de terre autour du moulin. Objectif, devenir propriétaire de la ferme du Pont de la Pierre. Il y arrivera en 1921. La ferme et le moulin sont de nouveau réunis !

ℹ️ Lire aussi : la ferme du Pont de la Pierre

Au décès de Joseph Grasset en octobre 1937, un partage est effectué entre ses deux enfants : Edmond, né en 1894, et Marcelle, qui a dix ans de moins. Deux lots sont formés. La ferme est divisée par moitié, les terres le sont également, équitablement au mètre carré près, chacun recevant une vingtaine d’hectares. Présenté en mauvais état (il n’a plus ses ailes ni son toit), le moulin échoit dans le lot tiré au sort par Edmond.

Instituteur, publiciste et résistant, Edmond Grasset est fusillé par la milice française le 8 mai 1944 à Paris. Une avenue lui rend hommage à Angoulins.

Après cette disparition tragique, ses biens sont transmis à sa veuve, Hélène Eyrolle (1896-1988), et leurs deux enfants, Christiane (1928-2018) et Bernard, né en 1933.

Bernard Grasset a été haut fonctionnaire, ancien préfet, haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, puis député de la 2ᵉ circonscription de Charente-Maritime. Il a été maire de Rochefort (2001-2014), président de la communauté d’agglomération, conseiller régional de Poitou-Charentes. Il est décoré de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite.

En juin 1974, les consorts Grasset vendent le moulin (pas la ferme) à un couple, André et Paule Morhain. En 2001, les nouveaux propriétaires sont Jean-Paul et Marie Brégaint, originaires de la région parisienne. Après avoir transformé les lieux en résidence locative, le moulin et ses dépendances sont une chambre d’hôte, un appartement loué l’été aux touristes, et l’hiver aux étudiants de La Rochelle.

2005, le moulin du Pont de la Pierre, à l’époque résidence locative. Collection Brégaint

Ces locations dureront à peine une vingtaine d’années. En 2020, la propriété est vendue à un promoteur immobilier. Le moulin, conservé et rénové, est désormais intégré à la cour intérieure de cette nouvelle résidence.

Sur cette vue aérienne de 1999, le moulin du Pont de la Pierre au premier plan. Collection privée
La résidence bâtie autour du moulin (les toits les plus clairs). Remarquer l’emplacement du puits évoqué plus haut. Image cartes.gouv.fr

Deux repères du patrimoine d’Angoulins

Si les ailes de nos deux moulins ne tournent plus dans le vent de l’océan depuis plus de cent ans, leur silhouette demeure ancrée dans le paysage d’Angoulins. Petites industries indispensables à la vie du village, aujourd’hui repères historiques du patrimoine local, ces deux tours de pierre continuent de témoigner d’un temps où la vie du village battait au rythme des récoltes. Comme les nombreux moulins encore visibles en Aunis, pays venteux propice à la meunerie, ils témoignent d’une mémoire ouvrière, et en même temps paysanne en partie disparue. Il nous reste toujours le moulin de la Pierre, ferme toujours active, rare témoin de ce passé révolu.


Documentation
Archives départementales de La Rochelle
Denis Briand, étude sur les graffiti du moulin du Pont de la Pierre, Expression’Hist
Luc Bucherie, Graffiti, mise en scène des pouvoirs et histoire des mentalités, université de Paris XIII, 1982
Photos personnelles et collections privées
IGN Remonter le temps, cartes.gouv.fr