L’abbé Émile Bullier

Depuis dimanche 22 septembre 2024, le parvis de l’église porte un nom : celui de l’abbé Émile Bullier, curé d’Angoulins de 1946 à 1996. « Mimile », comme tous ses amis et fidèles aimaient l’appeler, a marqué la vie ecclésiastique, militaire et civile d’Angoulins.
L’inauguration de cette place nous rappelle combien cette personnalité à marquer les habitants d’Angoulins et de La Jarne pendant la seconde moitié du XXᵉ siècle. Dont l’éveil à la religion de votre serviteur durant sa tendre jeunesse…
Cet article s’imposait. Il va retracer une riche biographie, tournée vers l’amour du prochain, souvent l’humour aussi, et le soutien apporté à tous, croyants ou non.


Émile Bullier, septembre 1989

Cette inauguration m’a permis de mieux connaître l’abbé Bullier. Je remercie Géraldine Pennamen, conseillère municipale, pour le texte qu’elle a lu pendant cette cérémonie, et dont elle a bien voulu m’en donner une copie. Ce document a été écrit par mon cousin Raymond Normand.


1914, la naissance au plat pays

Émile Emmanuel Joseph naît le vendredi 25 décembre 1914, à 10 heures du matin, au cœur de la ville de Bruxelles en Belgique. Une naissance le jour de Noël, ce n’est pas banal pour une vie bientôt consacrée à la foi.

Émile est né au n° 5 de la rue du Béguinage, l’immeuble au fond à gauche devant l’église Saint-Jean-Baptiste. Image internet

Émile est le second fruit de l’union célébré le 15 octobre 1913 à Gand (Belgique) entre Émile Bullier, 33 ans, garçon de café, et Germaine Lecocq, 19 ans, dont les parents sont originaires de la province de Namur.

Le père d’Émile est français, il est né en 1881 à Paris, dans le XVᵉ arrondissement. Le petit Émile a déjà un frère depuis février 1913, Albert. Le couple réside à Bruxelles, rue des Eperonniers, mais sont domiciliés à Lille en France. De ce fait, les enfants sont français.

Son père ne l’a pas connu

Fort malheureusement, en ce jour de Noël qui devrait être joyeux, le père d’Émile n’est pas présent pour assister à la naissance de son enfant. Soldat au 29ᵉ régiment d’infanterie, son destin se noue quelques semaines avant l’accouchement de Germaine, le 17 novembre : il perd la vie pendant la bataille de la Meuse, à Apremont-la-Forêt. Tué à l’ennemi, Mort pour la France, avec tous les honneurs. Sale guerre.

Son enfance en Belgique et une nouvelle famille

Il en faut du courage à cette jeune veuve de 19 ans. Elle ne baissera pas les bras pour élever et éduquer ses deux garçons. En mai 1922, à 27 ans, un nouveau garçon voit le jour, Henri, dont le père est Henri Mahy, originaire d’Huy (Belgique). Cet enfant est reconnu lors de leur mariage célébré en janvier 1924 à Bruxelles. En avril, un petit frère voit le jour, Jacques.

Cependant, le beau-père d’Émile, représentant de commerce, ne souhaite pas élever les deux premiers garçons. Ils sont mis en pension chez les sœurs. Cette brutale séparation n’empêche pas notre futur abbé d’être brillant dans ses études, dirigés par Julianus van Gucht, son précepteur belge. Dès le plus jeune âge, il sait qu’il va devenir prêtre, mais une carrière militaire le tenterait bien.

Malheureusement, Émile avait une maladie aux yeux. Elle l’a empêchée de réaliser ce rêve, celui d’être militaire. Il est réformé en 1939. Mais, pendant la guerre, les circonstances vont lui sourire, lui permettant de se mettre au service de l’armée, et de concilier ses deux vœux les plus chers.

1936, l’arrivée en France, à Lhoumeau

À 22 ans, Émile rejoint van Gucht, nommé à La Rochelle. Il intègre le magnifique bâtiment du grand séminaire de Lhoumeau, au nord de La Rochelle. Il y prononce son premier vœu : sa vie sera consacrée à Dieu.

L’ancien grand séminaire de Lhoumeau construit en 1930, et son parc propice à la méditation. Image Google Maps

En 1940, les Allemands occupent La Rochelle et ses environs. Ils chassent les apprentis curés du séminaire. Émile va terminer ses études à Matha.
Le 28 juin 1942 est pour lui une date importante. Monseigneur Louis Liagre, évêque de La Rochelle et de Saintes, l’ordonne prêtre. Pour son premier poste, il le nomme à Saint-Jean-d’Angély. Puis, il est vicaire à la paroisse de Saujon, petite ville proche de la poche de Royan.

1943, l’engagement militaire

Les combats dans la zone de Royan deviennent rudes. Pour porter assistance et réconfort aux soldats, il intègre la résistance au sein de l’OCM, l’Organisation Civile et Militaire, l’une des plus importantes de la région. Il est notamment pris en charge par la brigade RAC, une armée de maquisards, dont le dernier exploit est de participer à la libération de la ville. Il apporte également son soutien aux militaires du 50ᵉ régiment d’infanterie du Général de Larminat impliqué dans la reddition de la poche.

Émile remplace un confrère malade. Il devient alors le coordonnateur des services religieux de son secteur. Il prend des risques importants en baptisant des enfants de confession juive pour les sauver des griffes des nazis. Fort heureusement, les nombreuses convocations de l’occupant resteront sans conséquences.

Après la guerre

Le retour à la paix marque le début d’une longue carrière de « curé de campagne », dans le sens noble du terme. Pendant dix mois, il officie à Montendre, dans le sud de notre département, puis à la petite église Saint-Symphorien de Chatenet, huit kilomètres à l’est.

Juillet 1946, il est nommé à Angoulins

L’abbé Bullier prend les commandes de la paroisse de Saint-Pierre-ès-Liens, à laquelle est rattachée pendant quelques années celle de Saint-Rogatien, et, un peu plus tard, La Jarne. Il conservera cette dernière toutes les années consacrées à son sacerdoce.

ℹ️ Lire aussi : l’église Saint-Pierre-ès-Liens

Le nouvel autel fabriqué en 1954 par l’entreprise Pianazza, sous le ministère de l’abbé Bullier. Source famille

Une chance, l’arrivée du génie

Deux années passent. En juillet 1948, un décret ministériel acte la création du camp militaire du génie, au lieu-dit Les Patarins, derrière la gare d’Angoulins. Une occasion inespérée d’assister le personnel militaire et civil, comme il l’a su le faire pendant la guerre.

En 1960, Monseigneur Liagre propose à l’abbé Bullier de remplacer l’aumônier militaire René Hurst (1902-1989), officiant à La Rochelle, pour les 503ᵉ et 519ᵉ régiments du train (dont le camp du génie est chargé de l’entretien des matériels).

Qui d’autre pouvait être nommé ! Le souhait de l’abbé d’embrasser une carrière dans l’armée, parallèle à sa vie ecclésiastique, se réalise enfin. Elle prendra fin en 1982. Vingt-deux années à soutenir, confesser et rassurer les jeunes soldats et leurs familles.

Cette longue carrière confère à l’abbé Bullier le grade d’aumônier honoraire des armées.

ℹ️ Lire aussi : le camp militaire du génie

Le presbytère de la rue François Personnat

L’abbée Bullier logeait au 8 rue François Personnat. Photo personnelle

Compagnon spirituel des soldats, l’abbé apporte également une aide matérielle et logistique aux jeunes recrues. Dans son presbytère de la rue François Personnat, il aménage une salle paroissiale et des chambres. Il peut ainsi les recevoir, qu’ils soient célibataires ou mariés, les épouses étant les bienvenues.

Cette maison était un lieu plus que convivial. Des nombreux repas y ont été organisés. « Mimile » était un bon vivant, amateur de bonne chère et plein d’humour. Il aimait partager ses souvenirs avec ses nombreux protégés.

L’accueil et la gestion étaient assurés par sa gouvernante, Héloïse Besson. Elle est née en 1882 à Nieul-sur-Mer, au nord de La Rochelle. Infirmière pendant la Grande Guerre, elle rencontre Émile à Saujon. Elle devient sa gouvernante dès son installation à Angoulins. Très appréciée des Angoulinois, elle décède à l’hôpital de La Rochelle en juin 1965, à l’âge de 83 ans. Émile sera très affecté par sa disparition.

Pour la remplacer, un jeune séminariste, militaire à La Rochelle, entre au service de l’abbé. Il est aussi son chauffeur, car ses yeux malades ne lui permettent plus de prendre le volant en toute sécurité. Rapidement, ce militaire est remplacé par un couple de Saujon, du nom de Serre. Ils resteront longtemps au service de l’abbé.

Le legs d’Odette Massias
Cette dame habitait Angoulins. À son décès, elle fait don à l’église d’une partie de ses économies. Ce legs est mis à profit pour rénover la partie gauche du presbytère. Depuis ces travaux, la salle paroissiale porte son nom.

Salle Massias du presbytère. Sur cette image prise dans les années 1990, l’abbé Bullier est au centre. À gauche, l’ancien maire d’Angoulins, Albert Denis. Madame Serre (en dessous de la cravate noire). Collection Roland Sudre

La consécration en 1992

Le 28 juin 1992 marque le cinquantième anniversaire de son ordination. Une grande messe est célébrée le dimanche 29 en l’église Saint-Pierre. Des générations de fidèles entourent l’abbé pour lui témoigner leur reconnaissance de les avoir accompagnés pendant ces cinq décennies.

À cette occasion, un hommage est rendu au père Daniel Brottier (1876-1936), directeur de la fondation des Apprentis d’Auteuil, et aussi aumônier militaire. Sous son impulsion, l’institution avait acheté, en 1931, la villa Montretout, à la Motte Grenet, pour y accueillir les enfants en villégiature. Une pierre est inaugurée le 28 juin, un square est baptisé en son honneur, tout en haut de l’avenue Pasteur, près du cimetière. Il a aussi une rue à son nom dans le quartier de la Chapelle.

ℹ️ Lire aussi : les colonies de vacances

1996, le retrait de la vie ecclésiastique

Quatre années après son jubilé, l’abbé profite enfin — à 82 ans — du calme d’une retraite bien méritée. Cinquante ans de sacerdoce à Angoulins. Il se retire dans une résidence pour prêtres âgés.

Pour son engagement militaire, il est admis dans l’ordre national du Mérite, institué par le Général de Gaulle en 1963. Il est aussi médaillé d’honneur des villages d’Angoulins et de La Jarne.

Cette vie intense prend fin le 18 juin 1999, à La Rochelle. Son corps repose dans le carré réservé aux prêtres du cimetière de la ville, à Saint-Éloi.

La sépulture d’Emile Bullier. Remarquez la plaque de l’amicale RAC et du 50ᵉ RI cités plus haut. Image Ville de La Rochelle

Émile Bullier a marqué l’histoire d’Angoulins

L’inauguration de la place de l’église rappelle l’attachement profond entre l’abbé Bullier et les Angoulinois. Il faisait partie de toutes les familles, qui mieux que lui connaissait tous leurs petits secrets issus de la confession ?

La nouvelle plaque de la place de l’église. Photo personnelle

Rares sont les abbés dont la longévité au sein d’une même paroisse est aussi grande. Combien de baptêmes, de communions, de mariages, d’obsèques et de messes a-t-il célébré depuis ces cinquante années de présence en l’église Saint-Pierre ? Le chiffre est immense !

Comme le merci adressé à notre cher « Mimile ».

1989, l’abbée Bullier au bar de son presbytère. Photo mairie d’Angoulins

Documentation
Archives de la ville capitale de Bruxelles en Belgique
Septembre 2024, exposition sur l’abbé Bullier, mairie d’Angoulins
Géraldine Pennamen, conseillère municipale d’Angoulins
Geneanet
Archives départementales de La Rochelle