Les Filles de la Sagesse


En janvier 1901, trois sœurs envoyées de Vendée par la congrégation des Filles de la Sagesse s’installent à Angoulins pour éduquer les jeunes filles du village.
Elles resteront à peine deux années. Ce court article est le récit de cette éphémère école catholique.
Avant de raconter cette histoire, j’évoquerai une première installation de religieuses d’une congrégation voisine.


1️⃣ 1869, le curé propose d’installer des sœurs

Nous sommes le 10 octobre 1869. Le conseil municipal est réuni autour du maire, André Charpentier. Le préfet de la Charente-Inférieure lui demande de statuer sur le projet du curé Chauveau visant à établir à Angoulins des sœurs pour l’instruction de jeunes filles.

Noter qu’il faudra attendre encore quelques années pour que l’école devienne obligatoire, gratuite et laïque : les lois de Jules Ferry en 1881 et 1882.

Le curé a écrit au maire et aux membres du conseil. La réalisation de son projet ne peut être « qu’honorable et avantageuse aux familles », écrit-il. Il est témoin de «  l’instabilité des institutrices » des écoles d’Angoulins et « du peu de fruits qui en résultent pour l’instruction des enfants ».

La seule solution est d’installer une école tenue par deux sœurs « bien choisies ». Elles seraient du même ordre que celles très estimées de la commune voisine de Salles.

Le couvent de Salles date de 1820. Propriété de la famille Green de Saint-Marsault, il est mis à la disposition des sœurs de La Charité de Saint-Vincent-de-Paul. L’une d’elles était soignante, une autre assurait la classe aux jeunes filles moyennant des émoluments. Deux sœurs reposent au cimetière communal de Salles-sur-Mer.
Source : Au fil de nos mémoires, association historique de Salles.

Côté budget, pas d’inquiétude. Le curé propose le maintien de l’allocation ordinaire votée pour l’institutrice, il est prêt à mettre la main à la poche pour atteindre la somme de 800 francs exigée pour les deux religieuses. Aucuns frais ne sont à prévoir pour l’ameublement et le linge de la maison des sœurs fournis par les «  Dames Michelin ».

Ces dames sont Louise Bérigaud (1793-1871), épouse du notaire Pierre Michelin, et leur fille Caroline, née en 1827, et décédée à Saintes en 1901.

Cependant, une importante difficulté se présente : le curé Chauveau ne possède pas de local pour installer l’école. Aïe ! Il en sollicite un à la municipalité en attendant la construction d’une école disponible l’année suivante, en 1870. À la condition que la collectivité accorde un permis. Optimiste, notre curé ! Une autre solution existe : Paul Monlun, propriétaire du château (l’actuelle mairie), pourrait louer une maison acquise récemment.

Le curé est conscient des difficultés. Si la construction devait être entravée, les sœurs ne pourraient pas venir et il devrait renoncer à son projet. À ce sujet, il ne manque pas de préciser que ce renoncement serait préjudiciable pour le « bien, le progrès et la transformation d’un avenir prochain préparé à notre localité ».

Le vote du conseil

À l’unanimité, moins une voix, les conseillers estiment devoir instruire la demande présentée par monsieur le curé si l’institutrice mise en cause, Mademoiselle Rosalie Couneau, est appelée à exercer son métier dans une autre localité.

Ce qui ne s’est pas produit. J’ai vérifié dans l’état civil, Rosalie a épousé le 3 février 1876 à la mairie d’Angoulins, Jean Chaumel. Ils auront deux enfants. L’acte est visible ici.

Je n’ai pas trouvé dans les délibérations du conseil municipal la conclusion de cette affaire. Il faut croire que l’installation de ses deux sœurs ne s’est pas réalisée.


2️⃣ La congrégation des Filles de la Sagesse

Cet institut de vie a été créé par Louis-Marie de Grignion de Montfort (1673-1716) en 1703 à l’hôpital de Poitiers. Marie-Louise Trichet (1684-1759), première fille de la Sagesse, en est la cofondatrice. Apostolique, l’institut se conforme à la mission des apôtres. Son but premier est l’évangélisation des pauvres.

Louis-Marie est canonisé par Pie XII le 20 juillet 1947, Marie-Louise est béatifiée le 16 mai 1993 par Jean-Paul II.

En 1715, Étienne de Champflour, évêque de La Rochelle, approuve l’institut qui, à l’époque, compte quatre religieuses. Elles dirigent une école dans la ville. En 1732, le roi Louis XV accorde des lettres de protection royale aux religieuses.

En novembre 1853, l’institut est approuvé par le pape Pie IX. Ses constitutions, le règlement intérieur, sont finalement approuvées par le Saint-Siège en novembre 1904. La direction de la congrégation est confiée au supérieur général des Montfortains avec la mère générale des Filles de la Sagesse. Ils ont tous deux la tâche d’organiser les assemblées des sœurs et de promulguer les décrets.

Pourquoi La Sagesse ?
Dans son œuvre, Louis-Marie désigne le Fils de Dieu, tantôt comme le Christ, tantôt comme la Sagesse éternelle. Il s’est inspiré du livre de la Sagesse, texte issu de l’Ancien Testament. D’où le nom donné à l’institut.

La maison mère de Vendée

Il faut aller dans le haut bocage vendéen, à Saint-Laurent-sur-Sèvre, pour s’apercevoir de l’importance de cette congrégation. Considéré comme la « ville sainte de Vendée » par le fondateur de l’institut, ce village de 3 600 habitants, traversé par la Sèvre nantaise, eut l’honneur de la visite du pape Jean-Paul II en 1996. Des dizaines de milliers de touristes viennent chaque année se recueillir dans la basilique Saint-Louis-Marie de Grignion où se trouvent les sépultures des deux fondateurs.

Cette vue aérienne permet d’apprécier l’importance de l’institut à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Image mairie de cette commune
La nef de la basilique construite entre 1889… et 1949. Photo personnelle

Fin XIXᵉ, début XXᵉ siècle, la maison mère installe vingt-deux congrégations dans notre département de Charente-Maritime. Dont une à Angoulins.

Les Filles de la Sagesse à Angoulins

La fameuse loi de juillet 1901

Trente ans se sont écoulés depuis cette tentative d’installation des sœurs de Salles.
Nous sommes au tout début du XXᵉ siècle. La loi sur les associations du 1ᵉʳ juillet 1901 vient d’être promulguée.

Deux articles retiennent l’attention. Le treizième stipule que toute congrégation religieuse peut obtenir la reconnaissance légale par décret rendu par le Conseil d’État. Le dix-huitième indique que les congrégations existantes au moment de la promulgation de la loi, qui n’auraient pas été autorisées ou reconnues, doivent, dans le délai de trois mois, obtenir une autorisation d’exercer. Ce qui est le cas ici.

17 janvier 1901, les sœurs s’installent rue Personnat

Avant la sortie de la loi, trois sœurs sont arrivées de Vendée et occupent une maison rue Personnat. La maison mère a été autorisée par la mairie et un contrat chez le notaire Maître Chevalier a été signé entre les parties. Les religieuses paient un loyer annuel de 150 francs.

Cette maison appartient à Léopoldine Personnat depuis le décès de son père Claude François Personnat, ancien maire de 1848 à 1851. Elle a perdu sa sœur Clémence en 1885. Célibataires et éminemment pieuses, elles ont offert à l’église Saint-Pierre les magnifiques vitraux de la travée droite.

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L’ancienne entrée de l’école des Filles de la Sagesse, rue Personnat.
Photo personnelle
La propriété de la rue François Personnat. D’après le propriétaire actuelle, Madame Janine Pigeonnier, la maison où logeaient les Filles a été rasée en 1985. Une piscine a pris la place en 1987. Images IGN Remonter le temps
Une curiosité, la petite chapelle des sœurs Personnat

Leur piété étant notable, les deux sœurs construisent une petite chapelle de 5 m² environ. Elle est visible de la rue. Deux vitraux l’éclairent, sur lesquels figurent Sainte-Jeanne de France (1464-1505, la seconde fille de Louis XI) et Saint-François de Sales (1567-1622).

Le discrète petite chapelle de la rue François Personnat. Photo personnelle

Au décès de la dernière des deux sœurs Personnat en 1911, une cousine, Léopoldine Eugénie, avait hérité de quelques uns de ses biens, dont le champ de l’actuel terrain de football. En 1918, elle l’avait cédé à l’industriel Auguste Moinard (fabrique de la rue Saint-Gilles). Celui-ci a quand même continué le bail de location au profit de la congrégation signé en 1901 par Magdeleine Léopoldine (1826-1911), la dernière des deux sœurs. Il sera résilié en septembre 1931.

La demande d’autorisation

Après la promulgation de la loi, les demandes d’autorisations sont tellement nombreuses que le ministère de l’Intérieur et des Cultes a dû créer un formulaire pour accélérer les procédures d’instruction.

1902. Le Conseiller d’Etat demande au Préfet d’instruire la demande d’autorisation d’installation des Filles de la Sagesse à Angoulins. Image AD17 Cote V Suppl 60

En janvier 1902, le ministre de l’Intérieur et des Cultes, Pierre Waldeck-Rousseau, demande au préfet de « provoquer » un conseil municipal des élus Angoulinois. Ce dernier est chargé de rédiger un rapport circonstancié sur l’origine et le rôle de la congrégation, sur les agissements des trois sœurs, les œuvres poursuivies et l’utilité publique de l’établissement.

Février 1902, le maire Gustave Guichard fait son rapport

L’élu rappelle la date d’installation des religieuses en janvier 1901. La valeur de l’immeuble dans lequel elles sont hébergées est de 8 000 francs. Il appartient à Léopoldine Personnat. Celle-ci alloue un budget annuel de 2 400 francs sur lequel les sœurs rétrocèdent 150 francs en paiement du loyer de ce logement (pour l’année).

Le rapport entre la somme allouée et la valeur de la maison nous éclaire sur la fortune de Léopoldine Personnat et sa détermination à accueillir les sœurs au sein de sa maison. Si cette situation se déroulait aujourd’hui, les 2 400 francs équivaudraient à environ 100 000 de nos euros.

Le maire rappelle également les deux objectifs principaux de la congrégation : instruire les jeunes enfants et donner des soins aux malades, aux pauvres et aux indigents. Le premier est atteint, l’école créée recevant les enfants de tout âge. Deux classes ont été ouvertes, les filles sont âgées de deux ans et demi à treize ans.

Il continue. L’instruction des enfants crée une « concurrence dangereuse » à l’école laïque. Elle se dépeuple chaque jour et sème dans la population les « germes d’une division » se manifestant simultanément chez les autres enfants et leurs parents.

Quant au second objectif recherché, la population attend toujours. Le maire constate que les œuvres charitables et humanitaires concernent uniquement le personnel de la congrégation. Pour lui, son utilité n’est pas justifiée.

Le ressenti est finalement négatif, le conseil municipal donne un avis défavorable à la demande d’autorisation. Tout au plus, il est disposé à laisser à l’éducation des sœurs les tout petits. Les autres jeunes filles retourneraient à l’école laïque sous la direction de maîtresses qui « sauraient leur inculquer des principes de saine morale, dégagée de tout esprit de parti, des sentiments en rapport avec le rôle si important qu’elles seront plus tard appelées à remplir dans la société » écrit-il.

Ce rapport est crucial pour le maintien des sœurs dans le village. La loi est claire : seul l’avis du conseil municipal prévaut pour statuer.

L’administration suit l’avis du conseil municipal

Le dossier est maintenant dans les mains du ministre. Il a demandé au maire, par la voie du préfet, de rédiger un procès-verbal de notification du refus aux sœurs et à leur protectrice, Léopoldine Personnat.

Une année s’est écoulée, peut-être à cause de recours dont je n’ai pas connaissance. Le 19 avril 1903, les intéressées sont notifiées : un mois leur est accordé pour quitter la commune.

Leur départ se fait dans le calme

Le 12 mai, le maire Gustave Guichard écrit un très court compte rendu au préfet. Il dit : « J’ai l’honneur de vous informer que, conformément aux instructions qui leur ont été notifiées, les congréganistes qui composaient l’établissement d’Angoulins ont, hier, laissé la commune et qu’aucune manifestation n’a eu lieu ».

Soit trois semaines après avoir été priées de partir. À ma connaissance, il n’y aura pas d’autre installation de sœurs à Angoulins.

La laïcité l’a emporté, signe d’une irrésistible progression de l’école républicaine. Aujourd’hui, l’école privée représente 17% des effectifs scolarisés.


Documentation
Archives départementales de La Rochelle, V Suppl 60
Mairie de Saint-Laurent-sur-Sèvre
Remerciements à Françoise Mahé, association Au fil de nos mémoires, Salles-sur-Mer
Internet, Wikipédia