Révolution industrielle de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les chemins de fer deviennent une priorité nationale pour le développement économique du pays.
Le 19 avril 1862, le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte décide l’attribution de quatre concessions ferroviaires dans notre région. Quelques mois plus tard, la Compagnie des Chemins de fer des Charentes, également appelée Compagnie des Charentes ou des deux Charentes, société privée anonyme, est créée par décret impérial du 30 mai 1863. Son siège social est situé à Paris.
En 1848, Louis Napoléon Bonaparte avait été élu député de la Charente-Inférieure.
La création de la ligne
Quatre années après la création de la compagnie, une première ligne, allant de Rochefort à Angoulême, voit le jour en 1867. Progressivement, d’autres tronçons sont mis en service. Celui qui nous intéresse, La Rochelle Rochefort, concédé par une convention signée avec l’État le 18 juillet 1868, est inauguré le lundi 29 décembre 1873. Cette ligne privée ne le restera pas longtemps. Elle est rachetée par les chemins de fer de l’État en juillet 1878.
Où construire la nouvelle gare ?
La concession en poche, la compagnie étudie l’emplacement des stations de la future ligne. À Angoulins, il est décidé l’implantation de la gare aux Patarins. Mais ce choix n’a pas été unique. Il existait une autre alternative, plus au sud dans la grande ligne droite, du côté de l’actuelle avenue du Général de Gaulle, à l’intersection d’un ancien chemin qui allait vers la maison écluse de Saint-Jean-des-Sables. Cette gare serait aujourd’hui en face du château de La Sapinière.

Les expropriations
Pour construire la ligne, la compagnie a indemnisé un certain nombre de propriétaires. Environ 250 parcelles sont rachetées sur Angoulins. Le comte Edmond Green de Saint-Marsault, du château du Roullet à Salles-sur-Mer, est de loin le plus impacté du côté de l’écluse de Saint-Jean-des-Sables.
Ce tableau, paru dans la presse locale, fait la synthèse du jugement d’expropriation et des offres faites aux propriétaires. Il impressionne par la quantité de propriétaires indemnisés.

La gare
Le bâtiment est construit au début des années 1870, au nord du bourg, en bordure du vieux chemin allant de La Rochelle à Rochefort. Il est d’un style classique, propre à la Compagnie. Cet endroit, appelé Les Patarins, est le carrefour d’un autre chemin, l’actuel chemin des Marais rejoignant la route de la Douane.

L’implantation de la gare, proche du bourg (600 mètres), va accélérer le développement économique du village. La proximité des marais salants permet d’exporter facilement la production de sel, bien qu’elle soit sur un déclin inexorable. Les nombreux viticulteurs, dont la famille Seignette installée au château, profitent de ce nouveau moyen de transport que le phylloxéra va subitement stopper en 1875.
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En 1885, Léon et André Guichard construisent l’une des premières usines à chaux en face de la gare, où ils possèdent des terrains. Peut-on faire plus proche ?
D’autres entreprises profiteront de cette proximité, comme l’usine de peintures Mossé Doisy entre les deux guerres, l’atelier de créosotage des établissements Gaillard en 1930, remplacé par le camp militaire du génie en 1948, et, plus tard, dans les années 1960, l’usine de plasturgie des frères Becquet, qui avait récupéré le dépôt de l’ancienne usine Mossé.
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Quelques vues anciennes de la gare
Sur cette première vue prise vers 1910, on aperçoit, de gauche à droite, la maison du garde-barrière, une locomotive masquant le hangar à marchandises, la gare et un petit abri. Tous ces bâtiments sont parvenus jusqu’à nous. Sous le timbre, les deux cheminées, « les jumelles », de l’usine de ciment et parpaings des frères Guichard. Et une buvette aujourd’hui disparue.

Une vue plus rapprochée, mais un peu moins récente que la première, vers 1900. Le hangar à marchandises et son toit avancé cachent un gabarit bien pratique. Les wagons sont chargés à cet endroit et la courbure de la charpente rappelle que le chargement ne doit pas toucher les planches. Astucieux !
Tout à gauche, on aperçoit le moulin du Pont de la Pierre, avec ses ailes et son toit pivotant grâce à une queue de mise au vent.

Cette autre vue a été prise vers 1920. Le toit ne manque pas de cheminées ! À gauche, des abris permettent d’attendre sereinement les prochains trains. Une voiture, peut-être une Peugeot, est garée. Attend-elle un quelconque voyageur en provenance de La Rochelle ou Rochefort ? Nous ne le saurons jamais…

Remarquez que la gare porte le nom d’Angoulins-sur-Mer depuis sa construction. Cette appellation n’a jamais été officielle, mais elle permet d’attirer les rares touristes de l’époque.
L’avenue de la gare
Le développement d’Angoulins et l’augmentation du trafic routier amènent les autorités à faire des travaux d’amélioration et d’élargissement du chemin allant vers le bourg, rebaptisé judicieusement avenue de la Gare depuis 1873. Au début de la Grande guerre, les bas-côtés sont empierrés par des cailloux concassés — la technique dit du macadam — comme on peut le voir ici. Des arbres ont été plantés.

Voici un autre point de vue, cette fois-ci, vers la gare. Les travaux semblent terminés, la bonne largeur de l’avenue permet aux voitures de se croiser confortablement, même si elles sont encore rares.

Nous sommes au début de XXᵉ siècle. De belles dames vêtues de belles toilettes posent devant la gare. Sont-elles Angoulinoises ou simples touristes ? Une buvette permet de boire un dernier p’tit coup avant de monter dans le train, ou l’inverse, pour se remettre d’un voyage souvent long.

Le déclin et le renouveau
Le déclin intervient pour plusieurs causes. L’arrêt de l’exploitation des marais salants, la fermeture des usines à chaux et la faible fréquentation des voyageurs en raison de l’essor de l’automobile (surtout après 1945) contraignent la gare à arrêter le trafic de marchandises, puis le transport de personnes. Une activité de fret subsiste cependant pour les activités du camp militaire du génie (une bifurcation de la ligne est en prise directe avec les ateliers), ainsi que pour l’expédition de la production de l’usine Becquet dans les années 1960.
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Dans les années 1980, la gare est vendue à un particulier, et aménagée en logements locatifs. La maisonnette de la garde-barrière l’avait été bien avant : la famille Jean, locataire et employée de la SNCF, l’a rachetée au début des années 1960.
En 2002, la région Poitou-Charentes reprend l’exploitation des lignes ferroviaires. L’objectif étant de réduire l’utilisation de la voiture, la station d’Angoulins est rouverte au trafic voyageur en 2007. Avec succès, car les allers et retours sont fréquents entre La Rochelle et Rochefort, ils correspondent aux besoins des usagers.
La gare aujourd’hui
Sur cette photo prise en 2022, les lieux ont peu changé depuis ses origines. Le gabarit a subi les outrages du temps. L’herbe a remplacé le quai en ciment. Depuis la remise en service de 2007, de nouveaux quais et guérites pour les usagers ont été construits en face et de l’autre côté du chemin des Marais. Plus besoin d’un chef de gare ! Celle-ci est encore des logements. La maisonnette de la garde-barrière est toujours occupée par Madame Jean.

Cette gare nous remet en mémoire le passé historique et économique d’Angoulins, contrairement à toutes ces petites industries évoquées et aujourd’hui oubliées. Le cartouche Angoulins-sur-Mer, encore visible sur le pignon sud, rappelle cette formidable révolution du transport qu’ont connu Angoulins et la France au XIXᵉ siècle.
Documentation
Wikipédia
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